Lacets rouges et vernis noir

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lundi 28 mars 2016

Réflexions sur la « violence » en manifestation

Pour les personnes qui n'auraient pas remarqué, on est dans une période de mouvement social contre la loi travail. Je ne vais pas m'épancher sur le fait que cette loi est pourrie (y a-t-il vraiment beaucoup de gens pour la défendre ?) ni même sur la bouffée d'espoir que suscite un mouvement social un peu massif après des années de recul sociaux sans grande lutte.

Dans ce petit billet, je voudrais plutôt m'attarder sur une question qui revient régulièrement lorsqu'il y a une lutte d'ampleur, c'est-à-dire le rapport aux moyens d'action, à la « violence » ou aux « manifs plan-plan ». Ceci parce qu'il me semble avoir vu passer un certain nombre de textes appelant à l'insurrection qui vient enfin, comme Le monde ou rien publié sur Lundi.am[1].

En résumant à la hache, ces textes disent en substance : pas besoin de « massification » et de manifs plan-plan, mais des action « déterminées » :

La question, c’est pas celle de la massification, c’est celle de la justesse et de la détermination. Chacun sait que ce qui fait reculer un gouvernement, ce n’est pas le nombre de gens dans la rue, mais leur détermination. La seule chose qui fasse reculer un gouvernement, c’est le spectre du soulèvement, la possibilité d’une perte de contrôle totale.

Je ne vais pas spécialement disséquer ce texte, ni les autres, et encore moins (parce que c'est compliqué d'en parler dans un article public) la mise en pratique concrète dans des actions. Je voudrais simplement exprimer mes réflexions actuelles sur la « violence », les « manifs ronronnantes » et le rapport entre les deux.

Une note sur le terme « violence »

J'emploie le terme « violence » parce que c'est celui qui est souvent utilisé, même s'il me paraît assez problématique sur un certain nombre de points. Le fait de casser du matériel qui appartient non pas à des individus mais à des entreprises ou institutions relève-ils vraiment de la violence ? Les défilés en masse, même parfaitement légaux et « en bon ordre » des homophobes de La Manif Pour Tous me semblent personnellement plus violents, de même que les licenciements massifs d'Air France me semblent plus violents que la chemise arrachée à leur DRH. Il serait peut-être plus judicieux de parler d'illégalité, mais ça ne me paraît pas non plus être la bonne catégorie (par exemple, l'enquête sur Tefal d'une inspectrice du travail a été condamnée comme illégale, ce n'est pourtant pas le genre d'actions discutées ici).

Il faudrait peut-être plutôt parler d'« action qui a des chances d'être réprimée de manière brutale ». Comme c'est un peu long, je vais rester sur le terme « violence », tout en admettant qu'il n'est pas terrible.

L'utilité de la violence

Il y a régulièrement des discussions sur l'utilité de la violence. Pour schématiser les deux visions opposées, on aurait d'un côté les gens « hyper légalistes », pour qui tout « débordement » (même dont la « violence » est relative) nuit à l'image du mouvement ; de l'autre des gens pour qui la violence est le seul outil révolutionnaire et tout le reste des conneries de réformistes.

Personnellement, je pense que la « violence » (au sens large défini précédemment) est un outil comme un autre. Parfois utile voire nécessaire, il ne faut pas le nier, et en même temps pas un truc à fétichiser (pour détourner un dicton, quand on a un marteau entre les mains, tout ressemble à une vitrine à péter).

Il me semble que le recours à la « violence » a surtout deux intérêts : d'une part permettre d'atteindre un objectif politique « tactique » (occuper un lieu, poursuivre une manifestation, bloquer quelque chose) et d'autre part permettre d'avoir une plus grande confiance en soi. Elle comporte, en revanche, des risques. La question est donc de savoir, au cas par cas, si « le jeu en vaut la chandelle » (tout en admettant que des personnes ou des groupes différents auront sans doute là dessus des réponses différentes).

Les objectifs politiques

La « violence » est parfois utile, voire nécessaire, pour atteindre un objectif politique précis. Par exemple, si tu sais qu'une manifestation contre l'état d'urgence est interdite, il n'y a que deux choix : l'annuler, ou la maintenir dans un cadre où tu sais qu'il y a de forts risques de répression. Si tu veux manifester alors que les flics veulent t'en empêcher, il y a un affrontement qui paraît assez inévitable.

En revanche, j'aurais tendance à penser que la fétichisation autour de la violence physique, de l'insurrection, etc. ce n'est pas forcément ce qui permet le mieux d'atteindre ces objectifs. Par exemple, pour poursuivre une manifestation interdite, il sera sans doute plus efficace de réussir à contourner les keufs, en se limitant à quelques bousculades, plutôt que de partir dans une confrontation frontale avec eux à coup de jets de pierre et de cocktails molotovs. Certes, cette deuxième option est plus spectaculaire, peut-être plus jouissive, je ne sais pas, mais les policiers étant en général mieux armés et mieux formés, elle a plus de chance d'aboutir à un face à face stérile qui s'éternise et à un nombre élevé d'interpellations, sans forcément permettre la poursuite de la manifestation. (Certes, le face à face peut en soi être un objectif politique tactique, mais j'avoue que ce n'est en général pas le mien.)

Je pense qu'il faut garder en tête les objectifs qu'on a avant de fétichiser des moyens d'action (je parle évidemment en terme d'analyse à froid ; évidemment, la réaction qu'on a quand on se prend une volée de gaz lacrymo et un coup de tonfa est de manière assez compréhensible un peu plus impulsive et moins réfléchie), ou d'en dénigrer d'autres. Par exemple, on peut critiquer les « manifs plan-plan avec des ballons syndicaux » ; en attendant si le but est de bloquer temporairement une ville et d'être visible, une manifestation massive, même plan-plan, sera plus efficace que cinquante personnes hyper-déterminées en face-à-face pendant deux heures avec la police dans une ruelle. La très médiatisée affaire des « caténaires » qui a entraîné une fumeuse enquête anti-terroriste tendrait à faire oublier qu'il y a eu bien moins de trains bloqués ainsi que par une seule journée de grève des cheminot·e·s.

Les formes d'actions « violentes » sont légitimes et peuvent être utiles, mais il me semble important de ne pas surestimer leur efficacité sous prétexte que c'est la chose qu'on va retenir d'une manifestation ou que ça procure une montée d'adrénaline.

Prendre confiance

Un autre aspect non négligeable des actions « violentes » ou « directes » (j'ai vraiment du mal à trouver un bon terme), c'est que ça permet de prendre confiance, de réaliser qu'on a de la force et qu'on peut parfois faire autre chose que baisser la tête.

Entendons nous bien : je parle de prise de confiance et de force collective, autrement dit en quelque sorte d'augmenter une « conscience de classe » (ou peut-être « confiance de classe »). Par exemple pour les actions anticapitalistes, réaliser qu'on peut reprendre du pouvoir dans sa boîte face à son patron, pour les actions féministes réaliser qu'on peut riposter face aux machos, etc.

Par conséquent, le but est de faire en sorte que cette prise de confiance puisse toucher un maximum de personnes (même si pas forcément au même degré), et pas que ça concerne une forme d'« élite » ou uniquement une catégorie très limitée de personnes. Pour le dire crûment, des groupes capables d'une superbe violence viriliste révolutionnaire face aux flics et aux fascistes, s'ils ne sont constitués que de mecs blancs hétéros en bonne santé et qui font des entraînements deux fois par semaine, je ne trouve pas ça hyper intéressant. (J'irais même plus loin : je pense que c'est assez dangereux, parce que l'expérience m'a montré que souvent les mêmes gars étaient aussi capables de violence face à leur meufs, des camarades lesbiennes, etc.) Si on se bat pour une société où on est tou·te·s à égalité, ce n'est pas pour que ça passe à la trappe dès que ça devient un peu chaud.

De même, si on garde en tête que le but est de développer une mise en confiance collective, le corollaire c'est de faire gaffe à ce que les moyens choisis ne conduisent pas des personnes à repartir chez elles précipitamment parce qu'elles sont flippées. Ça ne veut pas forcément dire qu'il faut absolument avoir une « bonne image » ou quoi, mais prendre en compte qu'on a pas tou·te·s le même rapport à la violence, les mêmes capacités physiques, que parfois y'a des personnes qui peuvent pas faire garder leur gosse alors elles viennent en manif avec, etc., et faire en sorte de ne pas les mettre en danger. (Et évidemment, pour rejoindre ce que je disais juste au-dessus, d'éviter les insultes sexistes ou homophobes face à la police. Sur ce sujet, cf le texte Non, les keufs ne sont pas des pédés ou des enculés.)

Minimiser les risques

Ce qui rejoint un autre aspect : à partir du moment où on a à se confronter (même éventuellement) à la répression policière, il y a la question des risques. Il n'est d'ailleurs pas inutile de rappeler que tout le monde ne prend pas les mêmes : une personne sans papiers n'encourt pas les mêmes risques à finir en garde à vue ; une personne trans ne subira pas les mêmes violences de la part de la police ; une personne en mauvaise santé ou enceinte n'encaissera pas les coups ou la lacrymo de la même façon, etc.. Par conséquent, il me semble important de faire le maximum pour les minimiser. Que ce soit pour le groupe de personnes qui participent à l'action, mais aussi pour les autres (notamment dans le cas d'actions qui ont lieu en marge de manifestations). Certes, on ne peut jamais tout prévoir, et notamment la réaction des keufs, mais on peut au moins limiter les risques. C'est une chose de participer à une action en sachant qu'il y aura des risques, c'en est une autre quand les gens qui l'organisent ne prennent pas la peine de te prévenir de tel ou tel aspect ou décident de partir en courant alors que toi tu ne peux pas les suivre.

C'est aussi important de faire en sorte que des personnes se sentent mieux, ou moins mal, lors d'une action. Avoir du sérum physiologique après un envoi de lacrymos, rassurer quelqu'un qui est au bord de la crise d'angoisse, parfois juste avoir pensé à prendre une bouteille d'eau, bref prendre soin les un·e·s des autres, c'est aussi un truc qui est super important. C'est certes moins spectaculaire qu'un affrontement physique avec les flics, mais personnellement je sais que des souvenirs positifs que je garde de manifs « chaudes » c'est avant tout ceux là.

Massification

Je voudrais finir en revenant un peu sur la « massification » et sur le fait que c'est parfois mis en opposition avec des actions plus radicales. Je pense vraiment que c'est une erreur. D'abord parce que l'un n'empêche pas l'autre (tu peux participer à une « manif plan-plan » le matin et à une « action violente » l'après-midi) mais au contraire je pense que ça se nourrit, en tout cas ça peut. Y'a plein de gens qui participent au début uniquement à des manifs calmes puis qui vont prendre confiance pour d'autres moyens d'action. De même, le fait qu'il y ait des actions plus pêchues peut aussi motiver des gens à soutenir le mouvement sans participer directement à ces actions, mais en venant des manifestations, en posant des jours de grève, etc.

Il me semble qu'on peut reconnaître l'intérêt des actions dites « violentes » tout en admettant qu'elles ne sont pas forcément accessibles de la même manière à tout le monde. Bref, faire en sorte que chacun·e puisse s'impliquer dans la lutte en fonction de ses capacités, ses envies, etc. plutôt que de dresser un portrait très restrictif et au final un peu élitiste du Vrai Militant Radical. Parce qu'en fait le mot « radical », ça vient de « racine », et que s'attaquer à la racine du problème c'est pas juste le spectacle du cocktail molotov qui explose sur un commissariat, mais aussi tout le travail à long terme pour soutenir des salarié·e·s dans leur entreprise, faire en sorte qu'il y ait une meilleure répartition des tâches homme/femmes (pour éviter que des meufs se retrouvent à ne pas pouvoir participer à la lutte parce qu'elles doivent s'occuper des enfants et des tâches domestiques), défendre l'égalité et combattre les oppressions au quotidien, etc.

Bref, peut-être qu'il serait temps de sortir de la dichotomie entre « condamner les méchant·e·s casseu·r·se·s » et « mépriser les manifestant·e·s pépères ».

Notes

[1] Je mets celui-là en exemple parce qu'il faut bien partir de quelque part. On pourra trouver d'autres exemples en regardant le reste de la production actuelle sur Lundi.am ou un certain nombre d'articles sur les Indymedia et autres sites d'informations militants locaux.

mardi 5 janvier 2016

Une petite expérience (à propos des femmes dans la littérature)

Voir qu'il n'y avait que des hommes nominés au Grand Prix d'Angoulème (on parle de BD, pas de Formule 1[1]), j'ai eu l'idée d'une petite expérience rapide vaguement liée mais pas tant que ça.

Je me suis demandée ce qu'il en était des romans (donc pas des BDs, même s'il y en a qui se sont glissées dedans), et pas tant dans les prix littéraires (parce que je n'y connais rien en prix littéraires et que j'avais pas envie de faire de recherche) mais sur les « meilleures ventes », et dans les différents genres.

Mon hypothèse de base était la suivante : je postulais que dans les genres considérés comme « moins littéraires », les femmes seraient mieux représentées.

Afin de vérifier ça, j'ai regardé sur Amazon, d'une part parce qu'ils représentent quand même pas mal de ventes et d'autre part parce que leur classement se fait a priori en fonction des ventes (quoique la tambouille exacte de leur algorithme est sans doute plus obscure).

J'ai regardé les catégories suivantes : Littérature, Science-Fiction, Policier et suspens, Fantasy et terreur, Adolescents, Littérature sentimentale, Érotisme. L'ordre (discutable, je le concède) correspond à peu près à l'idée que je me fais de la reconnaissance littéraire des catégories.

Pour chacune de ces catégories, j'ai pris les dix auteurs ou autrices (différent·e·s) qui arrivaient en tête, en regardant ceux et celles que je pouvais identifier avec une probabilité assez élevée comme « homme » ou « femme » (il y en a certain·e·s pour lesquelles je n'ai pas réussi à savoir et, toujours dans une logique de ne pas me fouler, j'ai juste pris un nom de plus).

Alors, voilà les résultats, et regardons si ça correspond à mon hypothèse :

Littérature

3 femmes, 7 hommes

(Boualem Sansal, René Barjavel, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Sg Horizons, Solène Bakowski, Bernard Werber, Venusia A., Louis Raffin, Jules Verne)

Science-Fiction

1 femme, 9 hommes

(Stephen King, Boualem Sansal, Terry Goodkind, Philip K. Dick, Andrzej Sapkowski, George RR Martin, Max Brooks, Isaac Asimov, Cara Vitto, Ray Bradbury)

Policier et suspens

2 femmes, 8 hommes

(Isabelle ROZENN-MARI, Cara Vitto, Jordan Leto, Louis Raffin, Jacques Vandroux, Maxime Chattam, Douglas Preston, Olivier Bal, Cédric Charles Antoine, Stephen King)

Fantasy et terreur

3 femmes, 7 hommes

(Isabelle ROZENN-MARI, Stephen King, Terry Goodkind, George RR Martin, JK Rowling, Andrzej Sapkowski, René Barjavel, Max Brooks, Amhelie, Isaac Asimov)

Adolescents

5 femmes, 5 hommes

(Patrick Sobra, James Dashner, JK Rowling, Christophe Arleston, Valérie Brel, Roald Dahl, Sg Horizons, Erin Hunter, Morgan Rice, Roger Leloup)

Littérature sentimentale

8 femmes, 2 hommes

(Valérie Bel, Amhelie, Solène Bakowski, Stephen King, Isabelle Rozenn-Mari, Darynda Jones, Isabelle Rowan, Thea Harrison, M.O. Peter F. Hamilton, Bec McMaster)

Érotisme

9 femmes, 1 homme

(Sg Horizons, Venusia A., Cree Storm, JD Tyler, CJ Sterne, Sophie Jomain, Megan Derr, Faith Kean, Cecelia Ahern, Ysaline Fearfaol, Hiroji Mishima)

Conclusion

Il ne s'agit évidemment pas d'une étude sociologique : la méthodologie est discutable (ça se limite à Amazon, les classements évoluent tous les jours, il n'y a que dix noms à chaque fois, je me suis peut-être plantée en « genreant » les noms de certain·e·s auteurs et autrices, etc.). Cela dit, il me semble quand même pouvoir noter quelques petites choses :

  • D'abord, la classification Amazon est parfois un peu... souple, on va dire, ce qui est sans doute dû au fait qu'elle ne soit pas le fait d'un libraire mais des méta-données que les éditeurs rentrent[2]. Je pense que ça joue notamment pas mal sur la catégorie « littérature », que je trouve clairement moins « élitiste » que celles des librairies physiques où j'ai pu me rendre (par exemple, je ne me souviens pas avoir déjà vu un roman de bitlit classé en « Littérature »).
  • Malgré ça, je note quand même que les catégories que j'avais placées comme « les mieux reconnues d'un point de vue littéraire » ont dans leur top 10 une majorité d'hommes, alors que celles que j'avais placées comme « les moins bien reconnues » ont une majorité de femmes (je m'étais attendue à ce que la catégorie « érotisme » déroge un peu à ce postulat en contenant un certain nombre d'œuvres écrites par des hommes pour des hommes, mais je m'étais manifestement trompée).

Moralité de tout ça : ben, il n'y en a pas vraiment, c'était juste une petite expérience rapide sans plus de prétentions. Cela dit il semblerait quand même qu'il soit plus facile pour les autrices de « percer » dans les genres qui sont les moins bien considérés d'un point de vue littéraire.

Notes

[1] Même si c'est pas mieux en Formule 1, mais ce n'est pas la question.

[2] Sans rentrer dans les détails, Amazon permet à un livre d'être dans trois catégories ; il est préférable pour les ventes dudit livre que ces trois catégories soient effectivement renseignées, pour qu'on le trouve plus facilement, quand bien même d'un point de vue « littéraire » le livre ne rentre pas vraiment dans cette catégorie.

jeudi 3 décembre 2015

Souscription pour (notamment) Enfants de Mars et de Vénus

J'ai la joie de vous annoncer la sortie prochaine (prévue pour janvier 2016) d'un nouveau roman, Enfants de Mars et de Vénus !

C'est quoi ?

Enfants de Mars et de Vénus est un polar fantastique. On y suit deux héroïnes, Lev (la narratrice) et Alys. Voici la quatrième de couverture :

« Sauf qu’on n’est pas un couple, a tranché Alys.

— Vraiment ? ai-je demandé, un peu surprise.

— Lev, je t’aime bien, mais pour l’instant on a à peine couché deux fois ensemble et, pour ce que j’en sais, tu couches avec toutes les filles trans que tu rencontres. »

J’ai levé ma main en signe de protestation.

« Ce sarcasme est complètement infondé. Et puis, qu’est-ce que tu fais des lacrymos, des machos, des bastons avec les skins, des interrogatoires musclés et tout ça ? Ça ne compte pas, pour toi ?

— Si, mais ça correspond plus à la description d’un gang que d’un couple. »

J’ai haussé les épaules.

« D’accord, ai-je concédé. Être en gang, ça me va aussi. »

Et une quatrième de couverture alternative :

Lev est une lesbienne motarde. Aussi, lorsqu'elle rencontre la mécanicienne Alys, ce pourrait être le début d'une longue et belle histoire romantique sur fond de bruits de moteur.

Sauf qu'Alys est trans. Qu'elle est soupçonnée d'être une tueuse en série psychopathe – peut-être parce qu'elle est trans, ou peut-être pas. Et qu'elle a des pratiques occultes. Des histoires de sorcellerie qui ne sont peut-être pas sans lien avec les étranges cauchemars dont commence à souffrir Lev.

Mais Lev est bien décidée à ne pas se laisser démonter. Elle pourra heureusement compter sur ses plus fidèles alliés : son poing américain, ses rangers coquées et ses deux best friends for life, M. Smith et M. Wesson.

Donc en gros voilà, ça parle encore de lesbianisme, de motos, de gros flingues et d'explosions.

C'est quoi cette histoire de souscription ?

Ce livre est édité par Dans nos histoires, qui est un petit éditeur associatif. Pour permettre la publication de leurs livres prévus pour 2016 ils lancent donc une souscription, c'est-à-dire que vous pouvez les précommander : vous les payez maintenant (ou demain, vous avez jusqu'au 10 janvier) et vous les recevrez au moment de leur sortie. Donc voilà, vous allez là, vous imprimez, vous cochez les livres pour lesquels vous voulez souscrire, et vous envoyez tout ça avec un chèque. Youpi !

Vous pouvez également toujours acheter Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), et comme le fait remarquer l'éditeur ça peut être une bonne idée de cadeau de Noël. Ou de cadeau d'anniversaire si par exemple vous connaissez une personne née à Noël et dont l'anniversaire passe toujours un peu à la trappe parce que c'est Noël, mais je m'égare.

Une petite comparaison foireuse du genre « ça coûte que deux paquets de clopes » pour montrer que c'est pas cher ?

Enfants de Mars et de Vénus ne coûte que 12€, c'est pas cher, c'est le tiers d'une amende pour stationnement interdit, donc si :

  • vous vous êtes garé·e en stationnement interdit mais que vous eu la chance de pas avoir d'amende ;
  • vous avez trouvé une place pour ne pas avoir à vous garer en stationnement interdit ;
  • vous n'avez pas de voiture, et donc vous ne vous garez jamais en stationnement interdit et n'avez pas d'amende à payer ;

hé bien avec l'argent que vous avez économisé comme ça, vous pouvez vous précommander trois exemplaires d'Enfants de Mars et de Vénus ! Ou alors, si vous ne voyez pas l'intérêt d'avoir trois exemplaires du même livre, vous pouvez commander les trois livres que Dans nos histoires prévoit de sortir en 2016.

(Si vous vous êtes pris récemment une amende pour stationnement interdit, désolée pour vous... mais du coup peut-être que vous devriez précommander le livre quand même pour vous remonter le moral ?)

dimanche 25 octobre 2015

À propos de l'inclusion des mecs trans dans les espaces non-mixtes féministes

Vu que je me suis résignée à poster mon article précédent ici, je me suis dit que je pouvais aussi être un peu courageuse et y poster mes réflexions actuelles sur l'inclusion des mecs trans dans les espaces non-mixtes féministes.

J'ai un peu peur en écrivant cet aricle de me faire traiter de transphobe ou de « TERF »[1], mais à un moment il faut oser assumer un peu ses convictions (ou du moins ses reflexions) et à défaut de me faire des potes ça me permettra au moins d'être un peu plus droite dans mes rangeos.

Donc en gros, ma position est la suivante : dans l'absolu, je ne suis pas contre que de tels espaces existent (même si personnellement ils me branchent moyennement et que je me sens plus à l'aise dans un espace non-mixte meufs que dans un espace qui inclut des mecs, fussent-ils trans). Cependant mon expérience directe ou indirecte de ces espaces m'amène à penser que la plupart des temps, c'est quand même bien foireux. Voilà donc un certain nombre de reproches que j'ai à leur faire, même si certains arrivent plus ou moins à échapper à ce que je peux pointer ici.

L'inclusivité hypocrite

Imaginez la situation suivante. Vous organisez une soirée (une projection, un concert, peu importe) où vous proposez de la bouffe. Vous le mettez en avant sur l'affiche, et vous insistez dans votre affiche sur le fait qu'il y aura aussi de la bouffe vegan[2]. Arrive le moment de la soirée, et là vous ne proposez que des hot-dogs avec des saucisses de viande. « Oui mais quand même, vous défendez vous, il y a bien du pain qui est vegan ! ».

C'est un peu le statut d'un certain nombre de non-mixité « sans mecs cis » : les mecs trans sont inclus, oh oui, mais quand même le tract de la manif non-mixte n'arrête pas de répéter « nous les meufs, nous les meufs, nous les meufs », et à la fin tout le monde se congratule en disant « ah ça fait du bien de faire une manif sans mecs ! ».

Désolée, mais ça s'appelle du foutage de gueule. Si tu prétends inclure des mecs trans parce qu'ils subissent de la transphobie, à un moment donné il faut avoir des actes en accord avec ce que tu annonces, et ne pas prétendre qu'on est « entre meufs » ou « sans mecs », prendre des précautions pour faire en sorte que les mecs trans présents ne soient pas malgenrés, parler de la transphobie qu'ils subissent, ne pas supposer que parmi les LGBT[3] présent·e·s à la marche il n'y aura que des « LBT » et donc pas de gays (si tu inclus les mecs trans, tu inclus a fortiori les gays trans), etc.

Si t'inclus des mecs trans, t'inclus des mecs trans. Ça implique que t'es pas juste entre meufs ; perso, c'est pour ça que je ne suis pas fan de cette non-mixité, mais si on décide que c'est comme ça on l'assume. On invite pas des gens à venir à un truc pour leur cracher à la gueule ou faire comme s'ils n'étaient pas là.

Les raisons douteuses à l'inclusion

Une autre raison qui fait que j'ai souvent du mal avec l'inclusion des mecs trans dans les espaces non-mixtes féministes, c'est les raisons parfois mises en avant pour cette inclusion.

Je ne dis pas qu'il ne peut pas y en avoir de bonnes. Dire « les mecs trans subissent de la transphobie et on veut aussi bosser là dessus parce qu'ils n'ont vraiment pas une place terrible dans (le truc sur lequel on essaie de bosser) alors on les inclut aussi, vu qu'en plus la transphobie c'est aussi pas mal lié au patriarcat » ? OK, ça se tient, pas de souci.

Par contre quand les raisons c'est « oui mais quand même les mecs trans ils ont eu une socialisation de meufs, je suis sûre qu'ils ont beaucoup à nous apprendre sur le sexisme vu qu'ils ont connu les deux côtés » :

  1. C'est super exotisant.
  2. Ça se base sur un argument de la « socialisation » qui est le même argument parfois utilisé, dans l'autre sens, pour virer les meufs trans de tels espaces. Certes peut-être que toi tu veux pas les virer, mais tu leur fais quand même passer le message qu'elles ont intérêt à bien la fermer et à être toutes gentilles et mielleuses quand elles se prennnent des trucs de merde si elles ne veulent pas avoir des soucis.

Dans le genre « inclusivité des mecs trans qui vire à la transphobie », il y a aussi la tendance à considérer que les mecs trans ne sont pas vraiment des mecs (et donc les meufs trans pas vraiment des meufs). Même si les milieux inclusifs ont appris à ne pas dire les choses aussi frontalement. Y'a le mauvais transphobe, tu vois, il va dire que les mecs trans c'est des meufs et que les meufs trans c'est des mecs, et puis il y a les bons inclusi·f·ves, qui von dire que les mecs trans c'est des AFAB[4] et les meufs trans des AMAB[5] et ne plus parler qu'en ces termes essentialisant, mais ça n'a rien à voir, tu comprends ?

Bien sûr, il y a aussi beaucoup de cas où il n'y a pas de raison mise en avant, et où cette non-mixité est juste présentée comme allant de soi. Ce qui certes permet de ne pas mettre ouvertement en avant une raison transphobe, mais permet également aux gens pour qui l'inclusion des mecs trans est évident « parce que fondamentalement, ça reste des meufs » de ne pas être contredits.

Quelles sont les conséquences pour les meufs trans ?

On a vu précédemment que donner de mauvaises justifications (ou ne pas en donner du tout) pouvait avoir des conséquences néfastes sur les meufs trans et sur la place qu'elles pouvaient prendre dans de tels espaces.

Un autre point qu'il me semblerait intéressant d'aborder, c'est les rapports mecs/meufs. Car, oui, introduire des mecs veut dire qu'on introduit des rapports de domination mecs/meufs. Certes, ces rapports ne sont pas exactement les mêmes que pour les mecs cis, pas spécialement parce que les mecs trans seraient plus doux ou par nature moins misogynes, mais parce qu'ils sont trans, ce qui veut dire qu'ils peuvent subir de la transphobie. Si on ajoute à ça le simple argument mathématique (les personnes trans sont numériquement peu nombreuses dans la société en général), il en ressort qu'ils ont intérêt à « se tenir à carreau » dans de tels espaces.

Du moins, face à une meuf cis. Face à une meuf trans, ça ne marche pas tout à fait comme ça : celle-ci ne pourra pas compenser son statut de dominée sur l'axe mec/meuf par un statut dominant sur l'axe cis/trans. Pire, lorsqu'on parle de rapport de genre mecs trans/meufs trans, il n'est pas rare d'entendre, y compris dans de tels espaces « inclusifs », que l'axe misogyne classique ne s'applique pas parce que... hé bien oui, on en revient aux arguments évoqués précédemment : une meuf trans aura eu une éducation de gars, pas le mec trans, donc au final peut-être bien que c'est lui le dominé dans ce cas, non ?

Bref, la conséquence de cette belle inclusivité peut être, pour des meufs trans, de se retrouver dans des espaces où elles ont autant à subir des gars, mais pourront encore moins protester lorsqu'il leur arrive un truc sexiste.

Génial.

On m'objectera peut-être l'argument que d'un point de vue, là encore, purement mathématiques, il peut être plus intéressant pour des meufs trans qu'il y ait plus de personnes trans en général (et donc d'inclure aussi les mecs trans) afin d'être plus nombreuse et nombreux à lutter contre la transphobie. Je pense que ce n'est pas totalement faux, mais que c'est à nuancer par le fait que l'oppression que subissent les femmes trans (transmisogynie, pour employer des gros mots compliqués) est assez spécifique par rapport à la transphobie en général[6]. Sans compter qu'en pratique cette forme de non-mixité inclut plus facilement certains parcours et certains discours de mecs trans que d'autres.

 Qui inclut-on vraiment, et qui est le "on" qui inclut ?

Ce qui m'amène à la question : qui sont ces mecs trans qu'on inclut vraiment dans cette non-mixité ? En réalité, l'expérience aurait tendance à me laisser penser que ça ne va pas attirer, loin s'en faut, tous les mecs trans, mais un sous-ensemble d'entre eux. Pour le dire plus clairement : un gars qui est perçu par un gars depuis des années et à qui ça va très bien aura en général moins tendance à aller dans un groupe féministe non-mixte composé essentiellement de meufs. À l'inverse, ça parlera plus soit à des mecs trans en début de transition, ou qui ne sont pas entièrement sur une identité de mecs. Et, j'aurais tendance à le penser, plus généralement des mecs trans qui vont moins râler que d'autres si on s'adresse à un groupe où ils sont en disant « les filles », si on les genre mal, si on les oute à des gens, etc.

Ce que je veux dire par là, c'est qu'il me semble que cette inclusion « sélectionne » d'une certaine façon les mecs trans qui vont vouloir y venir de façon à ce qu'ils correspondent à une vision des trans que les (meufs, en l'occurrence) queers cis aiment bien, c'est-à-dire :

  • qu'ils n'expriment pas qu'ils sont tout autant de « vrais hommes » ou de « vraies femmes » que des hommes ou des femmes cis ;
  • qui sont clairement exotiques visibles : ils sont trans, ils sont fiers d'être trans, c'est cool, il n'y a pas à se faire engueuler parce qu'on les a outé à quelqu'un d'autre ou à se faire avoir parce qu'on a dragué une meuf en pensant qu'elle était cis alors qu'elle était trans ;
  • qui « subvertissent » le genre, quoi que ça puisse bien vouloir dire.

Je tiens à préciser qu'il ne s'agit pas de reprocher aux personnes qui peuvent se retrouver là dedans les trucs évoqués ci-dessus, mais de voir qu'en prétendant « inclure » largement, en fait on a des personnes cis (qui sont, majoritairement, celles qui décident de qui inclure ou pas) qui se font une représentation des personnes trans et qui choisissent ensuite une « inclusivité » qui leur permet de valider cette représentation. Tu te dis que, quand même, ayant eu un vécu « de fille », les mecs trans doivent quand même avoir une certaine sensibilité féministe, et tu fais en sorte que seuls eux se pointent à tes trucs, ce qui prouve bien que tu avais raison. Ce truc m'a frappée quand on discutait avec une copine des discours que tenaient ce genre de personnes sur les mecs trans, et on rigolait en disant « mais si elles rencontraient Machin, ou Truc, elles déchanteraient vite ». Sauf que là on a tilté qu'elles ne rencontreront jamais Machin ou Truc (ou, tout du moins, n'iront jamais imaginer qu'ils sont trans) parce que de fait ils ne se pointeront jamais à un évènement de ce style.

 Bref...

Comme je l'ai dit au début, je ne suis pas opposée en principe à des espaces féministes qui incluent des mecs trans, même si dans les faits les expériences que j'ai pu en avoir et qui ont pu m'être relatées sont loin d'être toutes satisfaisantes. Certaines solutions sont parfois utilisées pour les mitiger un peu :

  • parler dans ce cas de « mixité choisie » plutôt que de non-mixité me semble plutôt aller dans le bon sens, puisque ça a l'avantage au moins d'éviter de transmettre le message « meufs, mecs, tout ça c'est un peu pareil » ;
  • ne pas forcément partir qu'il y a une non-mixité (ou mixité choisie) idéale qui va de soit et qui pourrait s'appliquer pour tout parce que ce serait le truc radical du moment, mais plutôt adapter aux circonstances concrètes, réfléchir au message que ça peut donner, à quelle justification on donne, etc. ;
  • réfléchir un peu à la communication, et se dire que peut-être si tu fais une affiche pour un évènement "meufs gouines trans"[7] avec une affiche montrant une meuf cis se faisant un auto-examen gynécologique, peut-être que le message que tu envoies n'est pas que ça inclut les meufs et gouines cis et trans et les personnes trans autre que des meufs, mais juste les personnes nées avec une chatte, peu importe comment elles se définissent ;
  • bref, de manière générale, être un peu carrées politiquement, ce qui dans le marasme actuel est sans doute plus facile à dire qu'à faire.

Et surtout, il me semble que ce serait plutôt pas mal d'arrêter de sortir l'argument « si vous ne voulez pas inclure les mecs trans, c'est que vous êtes transphobes », parce que j'espère avoir démontré ci-dessus que, parfois, c'est celui/celle qui le dit qui l'est, na.

Post-scriptum : tu parles pas des non-binaires !

Je me rends compte après avoir écrit ce billet que je ne parle pas du tout de l'inclusion des personnes non-binaires et que des gens seraient foutus de me le reprocher. Je tiens donc à dire que cette question me paraît assez indépendante de celle de l'inclusion des mecs trans : si le but est d'inclure les personnes non-binaires, on peut tout à fait d'envisager une non-mixité du type « sans mecs » (donc : meufs et personnes non-binaires) qui n'inclurait pas, en revanche, les mecs trans, ce qui pourrait poser d'autres questions, mais hors du champ de cet article.

Il y aurait cependant beaucoup à dire sur les discours majoritaires du moment concernant ces notions, et les problèmes qu'ils posent, notamment en terme d'essentialisme et de transphobie[8], mais cela sort un peu du cadre de ce billet et mériterait d'être approfondi dans un article à part (en attendant, je vous invite à vous référer à cet article sobrement intitulé "Le non-binarisme me rend malade", publié dans le numéro zéro de Suck My Glock!).

Notes

[1] Trans Exclusionary Radical feminist

[2] Sans produits animaux : ni viande, ni lait, fromage, etc.

[3] Lesbiennes, Gays, Bi·e·s, Trans

[4] Assigned Female At Birth

[5] Assigned Male At Birth

[6] Surtout lorsqu'il s'agit de positions dans des espaces communautaires, ce dont on parle en l'occurrence ; évidemment il y a des points communs sur l'accès aux soins, au changement d'état civil, à la transphobie administrative, etc.

[7] Cette formulation n'est elle-même pas sans poser problème, cf cet article.

[8] Il n'y a qu'à voir la multiplications des occurrences des expression "AFAB" et "AMAB" (respectivement Assigned Fe/Male At Birth) pour voir qu'on en revient à une classification selon notre sexe de naissance qui ne déplaira pas aux transphobes ; ou encore les termes « transfeminine »/« transmasculine », censés déconstruire la binarité, mais qui fait qu'un mec trans serait forcément masculin et une meuf trans forcément féminine.

dimanche 16 août 2015

Interrogation à propos des termes « cismec » et « cismeuf »

Remarque préliminaire

Ce qui suit est plutôt un débat interne entre féministes (et plutôt entre certaines féministes qui utilisent des réseaux sociaux) ; j'ai conscience qu'il pourra un peu sembler asbcons à pas mal de lectrices et lecteurs et je doute à vrai dire de la pertinence de parler de cela aussi publiquement.

À vrai dire, ce texte devait au départ uniquement être diffusé au sein de certains groupes féministes sur des réseaux sociaux. Cependant, ces groupes étant sur Facebook, je me suis retrouvée face à une sorte de dilemme moral. D'abord, Facebook est une société capitaliste dont le business model est de garder ses utilisateurs et utilisatrices dans ses filets en les incitant à ce que tout le contenu qu'ils voient soit lui-même sur Facebook. Par ailleurs, Facebook a une politique aux conséquences transphobes en obligeant ses utilisateurs et utilisatrices à mettre leur « vrai nom », de nombreuses personnes trans (ou pas, d'ailleurs) ayant vu leur compte supprimé car des gens rapportaient que ce n'était pas leur vrai nom.

Il me semblait donc assez peu cohérent au final de publier un tel texte directement sur Facebook, permettant ainsi sa reproduction sur ce réseau, ce qui revenait donc à travailler gratuitement pour une entreprise ayant une politique transphobe.

Voilà pourquoi j'ai choisi de le diffuser à la place sur mon blog ; ce mode de diffusion ne me paraît pas exactement idéal non plus, mais étant donné les circonstances, il me semblait le moindre mal.

Interrogation à propos des termes « cismec » et « cismeuf »

Récemment j'ai vu l'apparition des termes « cishomme », « cismec », « cisfemme », « cismeuf ». Je voudrais m'interroger (et éventuellement interroger les gens qui les utilisent, qui auront peut-être plus de réponse que moi) : mais qu'est-ce que ça veut bien dire ?

Pour être claire : je sais ce que veut dire « cis »[1]. Ce qui m'interroge c'est cette « fusion » de deux mots pour n'en faire qu'un. Quel est le but de l'opération ? Y-a-t-il seulement un but, ou s'agit-il uniquement de s'amuser à créer des néologismes parce qu'on peut ?

Mais revenons un peu en arrière. Cette façon de procéder (fusionner deux mots ensemble en les collant l'un à l'autre) est assez rare, il me semble, en langue française ; il est en revanche bien plus fréquent en langue anglaise. Il y a quelques années, c'était les termes « transman » ou « transwoman » qui étaient ainsi souvent utilisés. L'usage a, me semble-t-il, évolué, sous l'impulsion des militant·e·s trans qui estimaient que cette façon d'écrire les mots était une autre façon de remettre en cause le fait que les femmes trans étaient des femmes et les hommes trans des hommes, « trans » n'étant plus un adjectif mais changeant carrément le mot, impliquant que les hommes ou femmes trans, qui se reconnaissent pourtant comme homme ou femme, seraient une sorte de « 3ème genre » (Julia Serano aborde notamment ce point au début de son livre, Whipping Girl[2]).

Là, on a quelque chose d'un peu différent en apparence, puisqu'il s'agit non pas de supprimer l'espace pour les personnes trans, mais pour les personnes cis. Je ne suis pas sûre de la volonté des utilisateurs et utilisatrices de ce terme, mais comme il s'agit d'une sphère militante qui fait attention à l'utilisation des mots, je suppose que ce n'est pas juste un choix esthétique aléatoire et qu'il y a un message politique derrière.

On pourrait envisager que ce message politique soit le suivant : inverser le « stigmate », et au lieu d'avoir la dichotomie transphobe dénoncée ci-dessus avec d'un côté les « femmes » et « hommes » (supposé·e·s cis) et de l'autre les « transfemmes » et « transhommes » (pas tout à fait des hommes et des femmes, donc), avoir la dichotomie avec d'un côté « femmes » et « hommes » (supposé·e·s trans) et l'autre les « cisfemmes »et « cishommes ». Je suis sceptique sur cet usage, pour deux raisons :

  1. je ne pense pas qu'on puisse inverser des rapports d'oppression aussi facilement, et même si c'était la volonté des utilisateurs et utilisatrices de ce mot, dans les faits ma crainte est que cela revienne aux même choses qu'à la logique transphobe, c'est-à-dire de considérer que « homme cis » et « homme trans » sont deux genres différents, tout comme « femme cis  » et « femme trans » ; et dans un monde transphobe, ce n'est pas aux personnes cis que cela sera préjudiciable (notamment losqu'il s'agira d'exclure certaines catégories de femmes d'évènements féministes non-mixtes) ;
  2. j'ai l'impression que les gens qui utilisent ce terme continuent régulièrement par ailleurs à utiliser « homme » comme signifiant par défaut « homme cis » (et pareil pour « femme »), donc soit ce n'est pas pour cette raison qu'ils et elles le font, soit cela montre bien que cela ne marche pas.

Dans tous les cas, et sans connaître les raisons de cet usage, mais en m'aventurant juste sur ses conséquences, je doute fortement que cela soit à terme une bonne chose pour les personnes trans et je crains que cela serve surtout à renforcer des logiques transphobes, amenant à considérer que les hommes trans ne sont pas vraiment des hommes et les femmes trans pas vraiment des femmes. Certes, de manière peut-être plus subtile et polie que la version excluante plus frontale, mais au final toute aussi néfaste. De même, je m'interroge sur les conséquences à long terme (notamment pour les femmes trans) de certaines tendances qui se veulent « inclusives » et qui pour cela se donnent beaucoup de mal à expliquer que les hommes trans ne sont quand même pas vraiment des hommes, ou encore rajoutent « cis » partout y compris quand ce n'est pas approprié et plutôt excluant qu'autre chose (pour prendre un exemple de ça : prendre en compte tes privilèges c'est bien, mais préciser « femmes cis » quand tu parles de femmes victimes de sexisme ça revient juste à nier le sexisme que subissent les femmes trans). Bref, il me semble que l'inclusivité, c'est bien beau, mais que si on applique certains trucs un peu bêtement le remède est parfois pire que le mal...

Notes

[1] Pas trans, quoi.

[2] pp29-30 très exactement

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