Lacets rouges et vernis noir

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dimanche 25 octobre 2015

À propos de l'inclusion des mecs trans dans les espaces non-mixtes féministes

Vu que je me suis résignée à poster mon article précédent ici, je me suis dit que je pouvais aussi être un peu courageuse et y poster mes réflexions actuelles sur l'inclusion des mecs trans dans les espaces non-mixtes féministes.

J'ai un peu peur en écrivant cet aricle de me faire traiter de transphobe ou de « TERF »[1], mais à un moment il faut oser assumer un peu ses convictions (ou du moins ses reflexions) et à défaut de me faire des potes ça me permettra au moins d'être un peu plus droite dans mes rangeos.

Donc en gros, ma position est la suivante : dans l'absolu, je ne suis pas contre que de tels espaces existent (même si personnellement ils me branchent moyennement et que je me sens plus à l'aise dans un espace non-mixte meufs que dans un espace qui inclut des mecs, fussent-ils trans). Cependant mon expérience directe ou indirecte de ces espaces m'amène à penser que la plupart des temps, c'est quand même bien foireux. Voilà donc un certain nombre de reproches que j'ai à leur faire, même si certains arrivent plus ou moins à échapper à ce que je peux pointer ici.

L'inclusivité hypocrite

Imaginez la situation suivante. Vous organisez une soirée (une projection, un concert, peu importe) où vous proposez de la bouffe. Vous le mettez en avant sur l'affiche, et vous insistez dans votre affiche sur le fait qu'il y aura aussi de la bouffe vegan[2]. Arrive le moment de la soirée, et là vous ne proposez que des hot-dogs avec des saucisses de viande. « Oui mais quand même, vous défendez vous, il y a bien du pain qui est vegan ! ».

C'est un peu le statut d'un certain nombre de non-mixité « sans mecs cis » : les mecs trans sont inclus, oh oui, mais quand même le tract de la manif non-mixte n'arrête pas de répéter « nous les meufs, nous les meufs, nous les meufs », et à la fin tout le monde se congratule en disant « ah ça fait du bien de faire une manif sans mecs ! ».

Désolée, mais ça s'appelle du foutage de gueule. Si tu prétends inclure des mecs trans parce qu'ils subissent de la transphobie, à un moment donné il faut avoir des actes en accord avec ce que tu annonces, et ne pas prétendre qu'on est « entre meufs » ou « sans mecs », prendre des précautions pour faire en sorte que les mecs trans présents ne soient pas malgenrés, parler de la transphobie qu'ils subissent, ne pas supposer que parmi les LGBT[3] présent·e·s à la marche il n'y aura que des « LBT » et donc pas de gays (si tu inclus les mecs trans, tu inclus a fortiori les gays trans), etc.

Si t'inclus des mecs trans, t'inclus des mecs trans. Ça implique que t'es pas juste entre meufs ; perso, c'est pour ça que je ne suis pas fan de cette non-mixité, mais si on décide que c'est comme ça on l'assume. On invite pas des gens à venir à un truc pour leur cracher à la gueule ou faire comme s'ils n'étaient pas là.

Les raisons douteuses à l'inclusion

Une autre raison qui fait que j'ai souvent du mal avec l'inclusion des mecs trans dans les espaces non-mixtes féministes, c'est les raisons parfois mises en avant pour cette inclusion.

Je ne dis pas qu'il ne peut pas y en avoir de bonnes. Dire « les mecs trans subissent de la transphobie et on veut aussi bosser là dessus parce qu'ils n'ont vraiment pas une place terrible dans (le truc sur lequel on essaie de bosser) alors on les inclut aussi, vu qu'en plus la transphobie c'est aussi pas mal lié au patriarcat » ? OK, ça se tient, pas de souci.

Par contre quand les raisons c'est « oui mais quand même les mecs trans ils ont eu une socialisation de meufs, je suis sûre qu'ils ont beaucoup à nous apprendre sur le sexisme vu qu'ils ont connu les deux côtés » :

  1. C'est super exotisant.
  2. Ça se base sur un argument de la « socialisation » qui est le même argument parfois utilisé, dans l'autre sens, pour virer les meufs trans de tels espaces. Certes peut-être que toi tu veux pas les virer, mais tu leur fais quand même passer le message qu'elles ont intérêt à bien la fermer et à être toutes gentilles et mielleuses quand elles se prennnent des trucs de merde si elles ne veulent pas avoir des soucis.

Dans le genre « inclusivité des mecs trans qui vire à la transphobie », il y a aussi la tendance à considérer que les mecs trans ne sont pas vraiment des mecs (et donc les meufs trans pas vraiment des meufs). Même si les milieux inclusifs ont appris à ne pas dire les choses aussi frontalement. Y'a le mauvais transphobe, tu vois, il va dire que les mecs trans c'est des meufs et que les meufs trans c'est des mecs, et puis il y a les bons inclusi·f·ves, qui von dire que les mecs trans c'est des AFAB[4] et les meufs trans des AMAB[5] et ne plus parler qu'en ces termes essentialisant, mais ça n'a rien à voir, tu comprends ?

Bien sûr, il y a aussi beaucoup de cas où il n'y a pas de raison mise en avant, et où cette non-mixité est juste présentée comme allant de soi. Ce qui certes permet de ne pas mettre ouvertement en avant une raison transphobe, mais permet également aux gens pour qui l'inclusion des mecs trans est évident « parce que fondamentalement, ça reste des meufs » de ne pas être contredits.

Quelles sont les conséquences pour les meufs trans ?

On a vu précédemment que donner de mauvaises justifications (ou ne pas en donner du tout) pouvait avoir des conséquences néfastes sur les meufs trans et sur la place qu'elles pouvaient prendre dans de tels espaces.

Un autre point qu'il me semblerait intéressant d'aborder, c'est les rapports mecs/meufs. Car, oui, introduire des mecs veut dire qu'on introduit des rapports de domination mecs/meufs. Certes, ces rapports ne sont pas exactement les mêmes que pour les mecs cis, pas spécialement parce que les mecs trans seraient plus doux ou par nature moins misogynes, mais parce qu'ils sont trans, ce qui veut dire qu'ils peuvent subir de la transphobie. Si on ajoute à ça le simple argument mathématique (les personnes trans sont numériquement peu nombreuses dans la société en général), il en ressort qu'ils ont intérêt à « se tenir à carreau » dans de tels espaces.

Du moins, face à une meuf cis. Face à une meuf trans, ça ne marche pas tout à fait comme ça : celle-ci ne pourra pas compenser son statut de dominée sur l'axe mec/meuf par un statut dominant sur l'axe cis/trans. Pire, lorsqu'on parle de rapport de genre mecs trans/meufs trans, il n'est pas rare d'entendre, y compris dans de tels espaces « inclusifs », que l'axe misogyne classique ne s'applique pas parce que... hé bien oui, on en revient aux arguments évoqués précédemment : une meuf trans aura eu une éducation de gars, pas le mec trans, donc au final peut-être bien que c'est lui le dominé dans ce cas, non ?

Bref, la conséquence de cette belle inclusivité peut être, pour des meufs trans, de se retrouver dans des espaces où elles ont autant à subir des gars, mais pourront encore moins protester lorsqu'il leur arrive un truc sexiste.

Génial.

On m'objectera peut-être l'argument que d'un point de vue, là encore, purement mathématiques, il peut être plus intéressant pour des meufs trans qu'il y ait plus de personnes trans en général (et donc d'inclure aussi les mecs trans) afin d'être plus nombreuse et nombreux à lutter contre la transphobie. Je pense que ce n'est pas totalement faux, mais que c'est à nuancer par le fait que l'oppression que subissent les femmes trans (transmisogynie, pour employer des gros mots compliqués) est assez spécifique par rapport à la transphobie en général[6]. Sans compter qu'en pratique cette forme de non-mixité inclut plus facilement certains parcours et certains discours de mecs trans que d'autres.

 Qui inclut-on vraiment, et qui est le "on" qui inclut ?

Ce qui m'amène à la question : qui sont ces mecs trans qu'on inclut vraiment dans cette non-mixité ? En réalité, l'expérience aurait tendance à me laisser penser que ça ne va pas attirer, loin s'en faut, tous les mecs trans, mais un sous-ensemble d'entre eux. Pour le dire plus clairement : un gars qui est perçu par un gars depuis des années et à qui ça va très bien aura en général moins tendance à aller dans un groupe féministe non-mixte composé essentiellement de meufs. À l'inverse, ça parlera plus soit à des mecs trans en début de transition, ou qui ne sont pas entièrement sur une identité de mecs. Et, j'aurais tendance à le penser, plus généralement des mecs trans qui vont moins râler que d'autres si on s'adresse à un groupe où ils sont en disant « les filles », si on les genre mal, si on les oute à des gens, etc.

Ce que je veux dire par là, c'est qu'il me semble que cette inclusion « sélectionne » d'une certaine façon les mecs trans qui vont vouloir y venir de façon à ce qu'ils correspondent à une vision des trans que les (meufs, en l'occurrence) queers cis aiment bien, c'est-à-dire :

  • qu'ils n'expriment pas qu'ils sont tout autant de « vrais hommes » ou de « vraies femmes » que des hommes ou des femmes cis ;
  • qui sont clairement exotiques visibles : ils sont trans, ils sont fiers d'être trans, c'est cool, il n'y a pas à se faire engueuler parce qu'on les a outé à quelqu'un d'autre ou à se faire avoir parce qu'on a dragué une meuf en pensant qu'elle était cis alors qu'elle était trans ;
  • qui « subvertissent » le genre, quoi que ça puisse bien vouloir dire.

Je tiens à préciser qu'il ne s'agit pas de reprocher aux personnes qui peuvent se retrouver là dedans les trucs évoqués ci-dessus, mais de voir qu'en prétendant « inclure » largement, en fait on a des personnes cis (qui sont, majoritairement, celles qui décident de qui inclure ou pas) qui se font une représentation des personnes trans et qui choisissent ensuite une « inclusivité » qui leur permet de valider cette représentation. Tu te dis que, quand même, ayant eu un vécu « de fille », les mecs trans doivent quand même avoir une certaine sensibilité féministe, et tu fais en sorte que seuls eux se pointent à tes trucs, ce qui prouve bien que tu avais raison. Ce truc m'a frappée quand on discutait avec une copine des discours que tenaient ce genre de personnes sur les mecs trans, et on rigolait en disant « mais si elles rencontraient Machin, ou Truc, elles déchanteraient vite ». Sauf que là on a tilté qu'elles ne rencontreront jamais Machin ou Truc (ou, tout du moins, n'iront jamais imaginer qu'ils sont trans) parce que de fait ils ne se pointeront jamais à un évènement de ce style.

 Bref...

Comme je l'ai dit au début, je ne suis pas opposée en principe à des espaces féministes qui incluent des mecs trans, même si dans les faits les expériences que j'ai pu en avoir et qui ont pu m'être relatées sont loin d'être toutes satisfaisantes. Certaines solutions sont parfois utilisées pour les mitiger un peu :

  • parler dans ce cas de « mixité choisie » plutôt que de non-mixité me semble plutôt aller dans le bon sens, puisque ça a l'avantage au moins d'éviter de transmettre le message « meufs, mecs, tout ça c'est un peu pareil » ;
  • ne pas forcément partir qu'il y a une non-mixité (ou mixité choisie) idéale qui va de soit et qui pourrait s'appliquer pour tout parce que ce serait le truc radical du moment, mais plutôt adapter aux circonstances concrètes, réfléchir au message que ça peut donner, à quelle justification on donne, etc. ;
  • réfléchir un peu à la communication, et se dire que peut-être si tu fais une affiche pour un évènement "meufs gouines trans"[7] avec une affiche montrant une meuf cis se faisant un auto-examen gynécologique, peut-être que le message que tu envoies n'est pas que ça inclut les meufs et gouines cis et trans et les personnes trans autre que des meufs, mais juste les personnes nées avec une chatte, peu importe comment elles se définissent ;
  • bref, de manière générale, être un peu carrées politiquement, ce qui dans le marasme actuel est sans doute plus facile à dire qu'à faire.

Et surtout, il me semble que ce serait plutôt pas mal d'arrêter de sortir l'argument « si vous ne voulez pas inclure les mecs trans, c'est que vous êtes transphobes », parce que j'espère avoir démontré ci-dessus que, parfois, c'est celui/celle qui le dit qui l'est, na.

Post-scriptum : tu parles pas des non-binaires !

Je me rends compte après avoir écrit ce billet que je ne parle pas du tout de l'inclusion des personnes non-binaires et que des gens seraient foutus de me le reprocher. Je tiens donc à dire que cette question me paraît assez indépendante de celle de l'inclusion des mecs trans : si le but est d'inclure les personnes non-binaires, on peut tout à fait d'envisager une non-mixité du type « sans mecs » (donc : meufs et personnes non-binaires) qui n'inclurait pas, en revanche, les mecs trans, ce qui pourrait poser d'autres questions, mais hors du champ de cet article.

Il y aurait cependant beaucoup à dire sur les discours majoritaires du moment concernant ces notions, et les problèmes qu'ils posent, notamment en terme d'essentialisme et de transphobie[8], mais cela sort un peu du cadre de ce billet et mériterait d'être approfondi dans un article à part (en attendant, je vous invite à vous référer à cet article sobrement intitulé "Le non-binarisme me rend malade", publié dans le numéro zéro de Suck My Glock!).

Notes

[1] Trans Exclusionary Radical feminist

[2] Sans produits animaux : ni viande, ni lait, fromage, etc.

[3] Lesbiennes, Gays, Bi·e·s, Trans

[4] Assigned Female At Birth

[5] Assigned Male At Birth

[6] Surtout lorsqu'il s'agit de positions dans des espaces communautaires, ce dont on parle en l'occurrence ; évidemment il y a des points communs sur l'accès aux soins, au changement d'état civil, à la transphobie administrative, etc.

[7] Cette formulation n'est elle-même pas sans poser problème, cf cet article.

[8] Il n'y a qu'à voir la multiplications des occurrences des expression "AFAB" et "AMAB" (respectivement Assigned Fe/Male At Birth) pour voir qu'on en revient à une classification selon notre sexe de naissance qui ne déplaira pas aux transphobes ; ou encore les termes « transfeminine »/« transmasculine », censés déconstruire la binarité, mais qui fait qu'un mec trans serait forcément masculin et une meuf trans forcément féminine.

samedi 15 août 2015

À propos de Stonewall (le film)

Le trailer de Stonewall est sorti il y a quelques jours. Stonewall, c'est un film, comme son nom l'indique, qui parlera des émeutes de Stonewall en 1969, qui ont, comme vous le savez sans doute, été très importantes dans les luttes LGBT.

Stonewall, c'est un film réalisé par Roland Emmerich. Dans sa filmographie, il se situe entre White House Down (où il fait péter la maison blanche) et Independence Day 2 (qui devrait sortir en 2016, et où ce n'est pas sûr qu'il fasse péter la maison blanche vu qu'il l'a déjà fait péter dans le premier Independence Day). Il s'agit donc (à moins que des LGBT ne fassent péter la maison blanche dans Stonewall) d'un registre assez différent de celui auquel ce réalisateur nous avait habitué

Avertissement préliminaire

Avant d'aller plus loin dans la rédaction de cet article, je me sens obligée de donner quelques informations sur ma « position située » concernant Roland Emmerich, qui ne surprendra pas beaucoup les gens qui me connaissent un minimum. J'avoue, globalement, j'aime beaucoup ses films, même si je ne les ai pas tous vus, ne serait-ce que parce qu'il fait péter la maison blanche à peu près une fois sur deux. Il est donc plus que possible que cela joue et que cela me rende plus indulgente dans la polémique du moment que je ne le serais face à un réalisateur de films sans explosions.

La polémique

Mais qu'est-ce donc que cette polémique du moment ? Eh bien, un certain nombre de personnes reprochent à Stonewall (le film) de présenter une version assez biaisée de ce qu'était Stonewall (l'événement réel). En particulier, de faire d'un évènement mené par des femmes trans et des travestis racisé·e·s un truc de gay cis blanc.

(Edit: vous pouvez notamment lire l'interview de Miss Major (traduite en français) qui explique les problèmes que pose ce film.)

Ce qui me pousse à prendre la plume, c'est l'article fort merdique qu'a pondu Didier Lestrade : «Stonewall» de Roland Emmerich, une polémique pour rien. Dedans, il prend la défense du film en montrant sa misogynie habituelle au passage :

Trois jours d'émeutes, des milliers de personnes participantes et pas de garçons blancs? Stonewall ne s'est pas fait juste avec des sacs à main vous savez.

Mais le plus absurde à mon sens est tout de même cette phrase :

Bien sûr, toute cette polémique et cet appel à boycott ne serait pas arrivé si le réalisateur n'était pas hétéro (l'est-il? Je ne sais pas).

J'avoue que je n'arrive toujours pas trop à voir s'il s'agit d'ironie. D'un côté, je ne vois pas spécialement l'ironie, mais il me parait assez inconcevable d'écrire un article sur Slate sans prendre deux secondes pour vérifier et voir que Roland Emmerich est ouvertement gay.

Un réalisateur de blockbusters gay qui fait un film LGBT, c'est gai

C'est peut-être aussi à cause de ce manque de culture communautaire recherche que Lestrade passe autant de temps dans son article à cracher sur les méchant·e·s activistes trans et racisé·e·s plutôt que de soulever un point qui me paraît quand même assez intéressant : c'est que tout ça montre quand même qu'il est possible qu'un réalisateur gay puisse faire un film LGBT tout en enchaînant juste après sur le tournage d'Independence Day 2. Ce qui est quand même, en soi, plutôt intéressant, non ?

D'accord, ça ne veut pas dire qu'il n'y a plus d'homophobie, ça n'est pas pour autant que ça améliore spécialement la vie des femmes trans racisées, etc., et certes c'est aussi parce que les personnes LGBT sont devenues (ou en train de devenir) une cible marketing, mais malgré ça je trouve ça quand même cool, parce que je ne suis pas sûre que ça aurait été possible il y a vingt ans.

Lors de mes recheches pour cet article (plus approfondis que celle de Lestrade, donc), j'ai revu Independence Day. Il y a un truc que j'ai intéressant. Dans ce film il n'y a que des couples hétéros ; mais il y aun moment une sorte de passage rigolo où Will Smith fait tomber la bague qu'il veut offir pour demander à sa future femme de l'épouser. Son collègue pilote de chasse la ramasse. Ils sont alors interrompus par un troisième type alors que le collègue est à genoux devant Will Smith avec une bague de fiancailles, comme s'il lui demandait de l'épouser. Peut-être que je surinterpête, mais ça me donnait un peu l'impression du réalisateur bien obligé de mettre des couples hétéros partout mais qui essaie désespérément de mettre un peu de « visibilité homo » en loucedé, sur le ton de la blague.

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En 2015, Roland Emmerich réalise Stonewall et annonce qu'il y aura un couple homo dans Independence Day: Resurgence. Est-ce que ça va changer ma vie ? Probablement pas, mais je trouve quand même que ça montre une certaine évolution.

Bien sûr, tout cela ne veut en aucun cas dire qu'il ne faut pas critiquer le film Stonewall, mais que ce soit ça, la série Sense 8 des Wachowsky ou encore le fait que Russell T Davies ait pu faire Doctor Who et Torchwood entre Queer as Folk et Cucumber/Banana, je trouve que c'est quand même des trucs plutôt positifs.

Ça n'empêche pas de se poser des questions sur ce que va donner ce film Stonewall.

Whitewashing et compagnie

En l'occurrence, la critique principale faite au film (à travers ce qui est visible dans son trailer et que laissait déjà supposer son casting), c'est son whitewashing (et, je suppose, ciswashing et manwashing, mais je ne sais pas si c'est des mots qui existent ; en gros, le fait qu'un mec gay cis blanc serait présenté comme protagoniste des évènements au lieu de femmes trans racisées).

Il me semble que cette critique peut être séparée en deux volets, qui à mon avis ne sont pas aussi génants l'un que l'autre :

  1. le fait que le héros du film soit joué par un mec cis blanc, Jeremy Irvine ;
  2. le fait que les protagonistes des émeutes de Stonewall soient présentés comme des mecs cis blancs.

Certes, au vu des films précédents d'Emmerich je comprends qu'on soit dubitatif sur le fait que son personnage principal va rester en second plan plutôt que de faire péter la maison blanche des trucs, et le trailer lui-même laisse penser que le héros joué par Jeremy Irvine pourrait être présenté comme à l'initiative de l'action, mais je pense tout de même qu'il est important de séparer les deux.

Le second point, à mon avis, craindrait vraiment : si les émeutes de Stonewall sont présentées comme menées uniquement par des gens ayant la gueule de Jeremy Irvine, Ron Pearlman ou Jonathan Rhys Meyer, ce serait effectivement du whitewashing, de l'invisibilisation du rôle des femmes trans, etc.

Cela dit, il me semble que ce n'est pas exactement la même chose si le film présente une image plus réaliste de la sociologie des émeutiers et émeutières de Stonewall, tout en se centrant sur un protagoniste qui est effectivement un mec cis blanc pas spécialement efféminé etc., mais en ne le présentant pas spécialement comme meneur des émeutes et en se centrant plus sur son évolution personnelle à lui. À vrai dire, je pense que ce serait moins casse-gueule si le film racontait l'histoire de quelqu'un pendant les émeutes de Stonewall plutôt que de vouloir raconter l'Histoire (avec un grand H) de ces émeutes. Je veux dire, j'aime beaucoup les films de Roland Emmerich, mais je n'ai pas été marquée par leur justesse historique ou leur finesse d'analyse politique.

D'ailleurs, il me semble que beaucoup de films (et pas que) fonctionnent un peu comme ça, parce que c'est plus facile de raconter l'histoire en prenant le point de vue de quelqu'un qui débarque dans un groupe plutôt que de quelqu'un qui y est depuis des années. Pour prendre un exemple LGBT, Pride nous fait rentrer dans le film par le biais d'un jeune garçon gay qui participe à sa première marche des fiertés, pas par celui des militant·e·s plus « aguerri·e·s » ; pour prendre un exemple pas du tout LGBT, dans Hooligans on suit le point de vue d'Elijah Wood (enfin, son personnage), américain viré d'une fac prestigieuse et qui n'y connaît rien au foot (la preuve, il dit soccer) et pas par celui de Charlie Hunman (enfin, là encore, son personnage).

Bien sûr, ce serait bien que pour une fois un film ose avoir comme protagoniste une meuf trans noire plutôt qu'un mec cis blanc, mais je pense que le problème n'est pas spécifique à ce film, mais plus au fait que si, comme je le disais plus haut, il y a quelques signes d'évolution dans la représentation au cinéma, il n'en reste pas moins qu'il y a encore énormément de blocages sur plein de trucs.

Bref, voilà, tout ça pour dire qu'à titre personnel je ne sais pas encore trop si Stonewall sera, d'un point de vue politique[1], plutôt « pas terrible » (le trailer en laisse entrevoir certains, il y a aussi le fait qu'une femme trans soit jouée par un homme, etc.) ou plutôt « avec des trucs vraiment craignos ». Quoi qu'il en soit, j'avoue que je ne l'attends pas avec une grande impatience[2], pas juste à cause de ce que peut laisser penser son trailer mais aussi parce que je doute qu'un film mainstream (le terme « Hollywoodien » ne me paraît pas approprié parce que ce n'est pas non plus le format blockbuster, mais il s'agit quand même d'un film avec des acteurs connus et un budget suffisamment conséquent pour qu'il y ait des producteurs qui aient certaines attentes et certaines exigences) réalisé par quelqu'un plus connu pour ses explosions que sa culture politique soit le format idéal pour raconter un évènement militant de manière politiquement pertinente et en représentant correctement les groupes impliqués.

Quelques interrogations

Là où je m'interroge un peu (sans forcément avoir d'avis tranché pour autant), c'est sur des trucs d'appel au boycott par exemple. Je veux dire, pour ce qui est de la représentation, notamment, des femmes trans racisées, ben, c'est un film mainstream. Il n'y en a pas des masses qui sont terribles. Certes, ça peut faire chier / grincer des dents / rigoler (selon la personne ou l'humeur) quand des films mainstream se font sur des évènements militants (ce qui me fait penser que je n'ai toujours pas vu Bataille à Seattle) et je comprends tout à fait qu'il y ait des réactions hostiles face à la tournure qu'a l'air de prendre ce film.

Et en même temps, je me dis qu'il y a pas mal de films qui parlent de thématiques LGBT qui, moi, me font grincer des dents et que je trouve assez merdiques, mais qu'en fait je ne suis pas forcément contre que mes parents voient. Ou que je trouve assez merdiques maintenant, mais que j'étais bien contente de trouver quand j'étais placard. Peut-être que Stonewall se classera un peu dans cette catégorie, en tout cas pour certaines personnes. Encore une fois, ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas le critiquer, mais je pense quand même qu'il faut prendre en compte que des films mainstreams qui parlent de thématique LGBT, il n'y en a quand même pas des masses (des séries peut-être un peu plus maintenant ?), et du coup j'aurais personnellement du mal (même si ça dépend du résultat final et de ce que ça donne, si c'est « ouvertement craignos » plutôt que « pas terrible » je changerai peut-être d'avis) à dire « n'allez pas voir ce film au cinéma, il n'est pas foutu de représenter des femmes trans racisées » sans ajouter « en fait, n'allez pas au cinéma du tout, parce que le reste n'est pas mieux ».

Par contre, je pense effectivement pas mal de profiter qu'on parle de ce film pour rappeler qu'effectivement, dans le début des luttes LGBT, il y avait pas mal de femmes trans et de travestis racisé·e·s, et toutes les discussions là dessus sur Internet auront au moins permis cela. D'ailleurs, vous saviez que ce qu'on entend souvent, que Stonewall c'était la première révolte LGBT, en fait, ce n'est pas vrai ? Il y avait notamment eu, en 1966, les émeutes de la cafétéria de Compton, à San Francisco, impliquant des femmes trans et des travestis qui en avaient marre des descentes de police. Je suis désolée, le lien est en anglais ; je n'en ai pas trouvé en français.

Conclusion et bonus

Et pour terminer cet article, je voudrais conclure avec quelque chose que j'ai cru remarquer dans le trailer de Stonewall mais que je n'ai vu relevé par personne. Vous ne trouvez pas que le début du trailer a un peu la même structure que le début du trailer de White House Down ? Image façon télé (dans un cas) ou d'archives de l'autre, entrecoupée de texte en blanc sur fond noir, citation vaguement historique pour présenter le film ? Peut-être qu'en fin de compte Roland Emmerich va quand même faire péter la maison blanche.

Plus sérieusement, j'avais initialement écrit cette conclusion pour terminer l'article sur une petite blague, mais en fait je me rends compte que c'est peut-être, au final, le problème principal de ce film (en tout cas, le seul qui lui soit spécifique, l'invisibilisation des femmes trans racisées ou le fait qu'une femme trans soit jouée par un mec ne soulevant d'habitude pas autant de contestation) : c'est que même si ce n'est pas un film à budget énorme (selon les critères des gros films ; j'ai du mal à considérer 14 millions de dollars comme une petite somme), il semble parti pour avoir une façon de présenter les choses très Hollywoodiennes, c'est-à-dire spectaculaires, esthétisées, etc., ce qui n'est pas spécialement génant pour un film d'action mais l'est beaucoup plus lorsqu'on décide de parler d'un évènement historique. Or, que ce soit via son titre ou la communication faite autour, Stonewall a l'air de vouloir se placer dans cette catégorie.

indep_day.gif

(Independence Day)

2012.gif

(2012)

whitehousedown.gif

(White House Down)

Notes

[1] Du point de vue explosions il est certain qu'il se qualifiera comme « extrêmement décevant » par rapport aux autres films du réalisateur.

[2] Contrairement à Independence Day: Resurgence, je le confesse.

vendredi 29 août 2014

Critique cinéma : X-Men : Days of the future past (avec spoilers)

Et nous revoilà pour ma seconde partie de ma critique cinéma sur le dernier X-Men (la première étant ici). Vu que là, je vais vraiment parler du film, autant prévenir qu'il va y avoir des spoilers.

Lire la suite...

lundi 25 août 2014

Quelques réflexions sur la représentation des homos dans la fiction

Il y a quelques temps, j'étais tombée sur cet article de Marie Ozymandias intitulé l'Effet True Blood, qui reprochait notamment à la série True Blood sa façon de représenter les gays, et plus particulièrement Lafayette :

Le seul personnage principal homosexuel est Lafayette. Et il regroupe à peu près tous les clichés les plus négatifs qu’on peut avoir sur les homosexuels.

(...) Le problème vient du fait que le seul personnage ouvertement gay et appartenant au casting principal du début de la série est aussi le personnage le plus stéréotypé possible: il est dealer, il est prostitué, il se maquille. Alors j’entends déjà des personnes me rétorquer qu’il s’agit d’un personnage complexe qui essaie de survivre comme il peut. Certes, mais pour ce qui est de personnages homosexuels, il est le seul à vraiment être présent et à avoir du temps d’écran. Et il est défini par un amas de clichés sur les homosexuels… donc non, True Blood n’est pas exactement gay-friendly vu l’image qu’elle nous donne de Lafayette.

On retrouve d'ailleurs des critiques assez similaires dans la vidéo d'Anita Sarkeesian sur cette série. Toujour est-il que ce passage me posait problème ; s'en était suivie une petite discussion avec l'auteure de ce texte et j'avais promis de faire un article pour développer un peu. Dont acte.

L'importance de la prise en compte de la classe (au sens badass)

Pour résumer : j'ai un problème avec le fait de reprocher à des personnages gays d'être «effeminés» ou «folles» parce que ça correspondrait trop aux stéréotypes. Il me semble que ça ignore une partie importante de l'équation, qui est qu'en l'occurrence à aucun moment le fait que Lafayette se maquille ou porte des vêtements «féminins» ne me semble, dans la série, présenté comme négatif. Au contraire, Lafayette est un personnage classe, plutôt badass, et n'a pas du tout le rôle de la folle ridicule qui sert juste à faire rire.

On peut, certes, reprocher à True Blood de ne pas avoir plus de personnages gays, ce qui permettrait effectivement de montrer une plus grande diversité (même si, comparativement à d'autres séries ou films, il y a déjà pas mal de personnages gays dans True Blood). Par contre, il me paraît délicat de reprocher à un personnage homosexuel de ne pas représenter l'ensemble de ce que peuvent être les homosexuels. Si Lafayette était un petit-bourgeois viril, la représentation des homosexuels ne serait pas plus diverse pour autant et ne représenterait pas plus l'ensemble «des gays».

Car en disant juste que la représentation d'un gay comme «folle» est un stéréotype ou un cliché, on risque de faire l'impasse sur le fait que ce n'est pas, pour autant, qu'il n'existe pas de gays «effeminés» ou «folle» (ou de lesbiennes butches ou masculines, pour parler un peu des meufs). Certes, il est envisageable de critiquer le fait que ce soit les seuls à être représentés dans la fiction. Il me semble néanmoins que cette affirmation n'est vraie.

D'accord, il y a un certain nombre de représentations homophobes de personnages de folles, qui ne proposent pas de personnages intéressants auxquels on a envie de s'identifier ; par contre, on trouve peu de représentations positives de ces personnages. À vrai dire, dans le domaine des séries ou films populaires pas spécialement à thématique LGBT, je n'en vois pas beaucoup d'autres que Lafayette.

Par ailleurs, il commence tout de même à y avoir un certain nombre de personnages gays représentés de manière un peu positives dans la fiction, et en général ceux-ci ne sont, pour le coup, pas spécialement des folles. Juste deux exemples, là comme ça, plus pour appâter le lectorat en mettant des images de mecs beaux gosses que par argument politique :

  • Le personnage d'Omar Little dans la série The Wireomar-little.jpg
  • Le sergent Porter Nash dans le film Blitz (à droite ; d'accord, le personnage n'est peut-être pas super-viril en tant que tel, mais il est quand même co-équipier de Jason Statham, quoi) blitz_01-596x396.jpg

Ceci étant dit, je veux bien admettre que sur ce point précis, je puisse ne pas avoir une vision complète de la production cinématographique et télévisuelle, mais toujours est-il que si l'on veut critiquer telle ou telle surreprésentation dans les personnages homos dans les séries ou au cinéma, il me semblerait plus pertinent de regarder l'ensemble de la production plutôt que de s'intéresser uniquement à un personnage ou à une œuvre. Et surtout, de ne pas mettre dans le même sac des représentations de folles qui visent uniquement à servir de blagues homophobes et les vrais personnages intéressants. De fait, sans avoir fait d'analyse sociologique, j'aurais plutôt l'impression que les personnages gays qui ont la classe vont avoir une expression de genre en moyenne plus masculine que les personnages gays qui servent juste à faire rire avec des blagues potaches.

Folles et Butches s'abstenir

Cette parenthèse étant faite, revenons sur le problème principal que j'ai avec ces reproches sur la représentation des personnages homos. Le truc, c'est que j'ai du mal à ne pas voir de ressemblance entre la critique (progressiste, demandant une représentation moins homophobe dans les séries) de tel personnage gay comme trop efféminé et correspondant aux stéréotypes, et l'injonction (réactionnaire, imposant une présentation «dans les normes» aux homosexuels) faite aux homos à ne pas être trop folles pour les gays et pas trop masculines pour les lesbiennes ; injonction tenue à la fois par des personnes LGBT intégrationnistes («veuillez donner une bonne image pour qu'on puisse être respectables») et par des homophobes («on veut bien vous tolérer, mais à condition que vous soyez discrets»).

Autrement dit, lorsque je vois le reproche d'être trop stéréotypé fait à l'unique personnage masculin qui a une expression de genre un peu ambigüe, j'ai du mal à ne pas mettre ça en parallèle avec les gens qui trouvent que, vraiment, on voit déjà beaucoup trop de butches et de folles et que quand même, les gens normaux, eux, on ne les voit pas beaucoup. Scoop : c'est faux. Chez les homos comme ailleurs.

Une petite anecdote personnelle

Si je suis peut-être un peu à cran sur ce sujet, c'est que c'est un reproche qui m'a déjà été fait : en effet, j'écris de la fiction, et un de mes personnages préféres est Lev, qui est, pour schématiser, une grosse butch. Ça doit être le personnage que j'ai créé auquel je m'identifie le plus et qui d'un point de vue look me ressemble ou a pu me ressembler sur pas mal de points.

Par conséquent, lorsqu'on m'avait fait un reproche bien intentionné comme quoi ce personnage était trop stéréotypé parce qu'il correspondait au cliché sur la lesbienne, je l'avais un peu mal vécu, parce que de fait indirectement ça me donnait un peu l'impression qu'on me reprochait à moi d'être trop caricaturale et stéréotypée.

Alors, certes, je ne suis pas derrière True Blood (malheureusement), mais je ressentirais la même chose si je me disais «oh, tiens, enfin un personnage de gouine à laquelle je m'identifie trop, génial» et qu'on venait dire «ah la la, quelle représentation lesbophobe, ce personnage correspond trop au cliché». C'est pour ça que je pense qu'il faut faire un peu gaffe sur les critiques qu'on peut faire sur la représentation des homos (et plus généralement de toute minorité, je pense) dans des œuvres de fictions, surtout lorsqu'on se concentre sur un personnage en particulier.

Surtout qu'un autre truc à prendre en compte, sans faire du statut social l'unique élément déterminant, c'est qu'a priori un des responsables de la création du personnage de Lafayette est Alan Ball[1], qui est lui-même homosexuel. Ça ne veut pas dire qu'on doit tout lui passer pour cette raison (surtout qu'une série télévisée n'est pas exactement une œuvre individuelle réalisée seul, sans contrainte et correspondant purement à la vision de son créateur), mais il ne me semble pas aberrant d'envisager de laisser des homos avoir un peu de liberté dans le choix des personnages homos qu'ils créent. Ce qui ne veut pas dire les mettre au-dessus de la critique, mais ne pas leur donner pour responsabilité de donner une représentation parfaite et correspondant à l'intégralité de la communauté[2].

Pour revenir sur moi et mon narcissisme : en tant qu'auteure écrivant des textes avec pas mal de personnages de lesbiennes, je n'ai pas spécialement envie d'avoir le devoir de représenter fidèlement toutes les lesbiennes. Je n'ai pas envie de me dire qu'il y a un cliché sur les lesbiennes présentées comme agressives et violentes et que du coup je devrais peut-être réduire le nombre de flingues et d'explosions pour éviter d'alimenter le stéréotype[3].

Bref, pour conclure : il me paraît utile (peut-être pas aussi fondamental qu'à d'autres, certes, mais utile quand même) d'analyser la façon dont des œuvres, le cinéma, la télé, la littérature, etc. peuvent véhiculer une idéologie, mais il me semble important de faire attention à ce que ça ne revienne pas à (po)lisser les représentations de minorités et au final à vouloir montrer en priorité les éléments les plus «respectables» de ces groupes.

Notes

[1] Le personnage de Lafayette apparait de manière très anecdotique dans les livres La communauté du sud, de Charlaine Harris, donc les éléments de caractérisation viennent à mon avis principalement des créateurs de la série.

[2] Il me parait, cela dit, important de préciser que je pense que toutes les critiques sur la sur-représentation de certaines catégories ne se valent pas. Je ne pense pas que ce soit la même chose de râler sur la «sur-»représentation de gays folles que sur celle de gays blancs bourges, par exemple.

[3] Ou encore que je devrais mettre une protagoniste blanche qui porte des dreads et du Quechua sous prétexte qu'il y a effectivement des lesbiennes qui le font. Il ne faut pas déconner : il y a un dress-code à respecter pour être héroïne dans ma tête.

vendredi 4 avril 2014

Du militantisme par Internet

Suite à certaines discussions « Internetesques » sur la notion de militantisme par Internet, j'avais envie de faire un petit article là-dessus, vu qu'il se trouve que je suis militante et que je passe pas mal de temps sur Internet.

Donc déjà, est-ce que je considère que mon activité sur Internet est du militantisme ? Majoritairement, non, pour moi ça relève du divertissement ou du passe-temps, en tout cas pour ce qui consiste à glander sur Twitter ou aller regarder les derniers articles de blogs de gens que je suis vaguement. De la même façon, je précise, que je considère pas que je fais un acte militant en allant à un concert de Oi!, quand bien même c'est des groupes militants et dans un lieu militant. (C'est déjà autre chose s'il s'agit de participer à l'organisation.)

Alors vous allez me dire : il faudrait peut-être définir ce que j'entends par « militant », ce à quoi je répondrai : OH MON DIEU DERRIÈRE VOUS, IL Y A UN CLOWN ARMÉ D'UN COUTEAU QUI VA VOUS ÉGORGER ! (*profite de la diversion pour s'eclipser sans répondre à la question*).

Cela dit, je veux bien donner quelques exemples de ce que je considère, dans la vie réelle, comme des trucs relevants du militantisme, et des trucs qui n'en relèvent pas, sans dire que c'est une vérité absolue ou quoi, histoire de présenter un peu comment je vois les choses :

Trucs où j'ai l'impression d'être dans une démarche militante quand je les fais :

  • écrire un tract ou un article de journal ;
  • participer à une réunion afin d'organiser une action (au sens large, l'action pouvant être une manifestation, une discussion, une projection de film, whatever) ;
  • participer à une manifestation, coller des affiches, etc.

Trucs où j'ai pas spécialement l'impression de militer quand je les fais :

  • lire un article, un bouquin, voir un film, intéressant qui m'apprend des trucs ;
  • discuter avec des potes en buvant des bières, y compris si ces potes militants et qu'on parle de politique ;
  • me prendre la tête avec mon oncle Bob de droite à un repas de famille.

On pourra me répondre que c'est un peu arbitraire, que tel ou tel truc pourrait rentrer ou ne pas rentrer dedans. Après on pourrait aussi dire qu'il y a un continuum de la définition du militantisme qui peut aller de « t'es pas vraiment militant·e si tu t'engages pas dans la lutte armée » à « le simple fait de vivre quand on est dans un groupe minorisé est un acte militant », mais au final une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit (d'ailleurs c'est juste pour faire un article plus long que je le dis), donc je préfère partir sur quelques exemples concrets.

Partant de là, on voit que les exemples que j'ai donnés comme faisant partie du militantisme dans la vie réelle peuvent aussi être effectués par Internet, en tout cas pour certains (participer à une manifestation semble difficile par Internet, même si avec le développement des drones, on sait jamais).

De fait entre écrire un article de blog ou un article pour un journal militant, il n'y a pas forcément de différence flagrante : du texte, c'est du texte, qu'il soit imprimé ou lu sur écran (et parfois il y aura les deux versions, de toute façon). Et là-dessus, je pense qu'il y a des choses qui se font « par Internet » et qui permettent notamment de trouver des textes intéressants sur des thématiques très spécifiques qu'on ne verrait pas forcément abordées souvent dans tel ou tel journal anarchiste. Je pense que globalement c'est plutôt une bonne chose. Là où je serai quand même critique, c'est que j'ai l'impression que c'est souvent quelque chose de très individuel. Après, je ne suis pas contre le fait qu'il y ait des choses individuelles, hein, d'ailleurs je suis bien contente d'avoir un blog où je peux dire ce que je veux sans qu'on vienne me faire chier parce que ça correspond pas à la ligne du parti, et où accessoirement je peux être juge, jurée et bourreau pour ce qui concerne les commentaires. Le problème, c'est qu'il y a assez peu de choses collectives qui se font à ce niveau. Il y en a quelques unes, mais globalement les sites collectifs proposant des textes militants proviennent surtout de groupes (au sens large, qu'il s'agisse de groupe affinitaires ou de partis structurés) qui ont avant tout une existence en dehors d'Internet, ce qui pose à mon avis la question de faire des choses un peu collectives uniquement par Internet.

Un autre exemple symptomatique de ça, c'est dans ma liste d'exemple de trucs militants, le fait de participer à une réunion. C'est un truc qui se transpose assez facilement avec Internet, avec des choses comme les listes mails de travail, ou des choses comme les téléconférences. Sauf que c'est des choses qui, j'ai l'impression, sont surtout utilisées par des groupes ayant une existence dans le monde physique et qui se donnent un moyen supplémentaire de communiquer, et très peu par des groupes qui émergeraient via Internet.

Conclusion : est-ce qu'il y a possibilité d'utiliser Internet comme un outil pour militer ? Oui, carrément. Est-ce que c'est possible de ne militer que par Internet ? Peut-être dans l'absolu (pourquoi pas), mais à l'heure actuelle, avec les usages qu'on a, ça me paraît compliqué si on veut être dans une démarche un peu collective, même s'il y a sans doute des choses qui existent et dont je ne suis pas au courant[1].

Après, je pense qu'il y aurait des grandes études à faire sur les spécifités du militantisme via Internet. En plus de l'aspect individuel que j'ai évoqué, un autre truc que je voudrais mentionner vite fait c'est la distinction floutée entre ce qui est « interne » et « externe » (ce qui peut être lié au point précédent). En gros je me dit régulièrement en lisant des discussions sur Internet que c'est chelou de voir ces choses en public, lisibles par n'importe qui, alors que ça devrait être discuté en priorité au sein d'un groupe ou en tout cas à l'intérieur de personnes qui partagent un même courant. Après, peut-être que je suis réac et que c'est une évolution normale causée par les réseaux sociaux et qu'il faut faire avec, je n'en sais rien. De même qu'il y a d'autres choses qui me semblent induites par l'utilisation massives de réseaux sociaux, comme le buzz, des dynamiques au final très affinitaires, l'importance de la « popularité », et qui mériteraient peut-être d'être analysées un peu (et peut-être que c'est fait, j'avoue que je lis pas des masses de trucs sociologiques), et qu'on se penche un peu sur l'usage qu'on se fait de la technologie plutôt que suivre la dernière mode (et j'ai conscience que dire ça c'est très « yakafokon », je peux pas dire que je le fasse des masses.

Bon, et puisque jusque là j'ai été assez mesurée, je vais sortir un peu ma bile.

Je pense que, collectivement, on fait quand même de la grosse merde avec Internet. Je veux dire, y'a quelques trucs chouettes qui se font, des collectifs militants qui proposent des hébergements web alternatifs pour des groupes histoire de pouvoir avoir un blog à la fois sans se prendre la tête et sans, je sais pas, avoir de la pub. Il y aussi des choses comme Indymedia, Rebellyon, Paris Luttes infos, qui sont pour le coup des trucs collectifs et qui permettent la publication d'informations liés à des choses militantes.

Mais pour le reste, c'est pas glorieux... allez, quelques exemples :

  • avoir un compte Twitter ou Facebook « pour soi », c'est une chose, et je comprends vu que je suis un peu trop accro aussi, malheureusement. Mais quand la conséquence de ça, c'est que la diffusion d'informations militantes ne passe que par là, désolée, mais ça craint du boudin. Quand je vois des manifestations pour lesquelles les organisat·eur·rice·s ont pris la peine de faire une page Facebook mais pas d'annoncer sur le site militant du coin (voir ci-dessus), ça me pose quand même question ;
  • j'en rajoute une couche sur les évènements Facebook. Sérieusement, les groupes militants qui utilisent ça et invitent des gens, je suis désolée mais ça m'énerve. Surtout quand la liste des personnes « invitées » et de celles qui ont « dit » qu'elles y allaient est publique. Pour moi, c'est absolument irresponsable,c'est complètement permettre le flicage des gens. Bon après peut-être que je suis parano, on va me dire, mais quand même ;
  • les sites et blogs militants qui ne se donnent pas le moindre effort pour être un minimum indépendant d'une boîte, qu'il s'agisse de trucs où t'as de la pub chiante et contradictoire avec ce que tu défends (d'accord, on peut utiliser Adblock, mais c'est pas une raison) ou des sites qui disent explicitement dans leurs conditions d'utilisation qu'ils peuvent utiliser tout ce que tu postes comme contenu pour, de façon générale, faire des bénéfices. Alors je peux comprendre qu'individuellement on ait pas les compétences ou l'argent pour avoir un truc un peu carré, mais quand il s'agit de groupes constitués, j'ai un peu plus de mal.

Et pour conclure sur le truc qui va peut-être me faire passer pour une connasse élitiste : je peux comprendre que des gens ne considèrent pas le militantisme sur Internet comme une priorité, n'aillent sur Internet que pour se changer ies idées, et du coup fassent pas hyper gaffe là-dessus. Je suis un peu là-dessus (même si je suis assez ambivalente) avec un côté un peu réac « le vrai militantisme, c'est dans la rue, Internet c'est pour faire mumuse », et c'est peut-être une erreur en terme de stratégie (parce que oui, Internet permet de toucher des gens et en vrai je pense que les organisations anarchistes et d'extrême-gauche ont globale pas mal de retard sur ce sujet).

Mais à partir du moment où on veut faire du militantisme sur Internet quelque chose d'important, où on râle sur les gens qui reprochent au militantisme par Internet de ne pas être du vrai militantisme, il me semble qu'il faut se donner un minimum les moyens de ses ambitions et pas juste utiliser des outils clé en main et censément gratuits produits par des entreprises qui au final ont un peu le même fonctionnement que TF1, c'est-à-dire de vendre du temps de cerveau disponible (mais en le vendant en plus grâce au contenu qu'on leur apporte gratuitement). Bref, il me semble que le militantisme par Internet implique d'avoir un minimum de réflexion militante concernant Internet et les nouvelles technologies, et là-dessus je pense qu'on est pas sorti de l'auberge parce que c'est des enjeux qui sont souvent vus comme réservés à des experts un peu chiants. D'ailleurs, là, je parle de ça, je suis chiante et moralisatrice, alors que je dis pas non plus — je serais mal placée — qu'il fsaut supprimer tout compte Facebook, Twitter, Google, etc. et que mon propos est pas de dire que chacun·e devrait être capable d'avoir et de gérer son propre serveur dans sa cave, mais plutôt de dire que collectivement on pourrait déjà commencer par promouvoir les solutions alternatives qui existent, les améliorer, en créer d'autres.

Notes

[1] Par exemple pour sortir du cadre du militantisme anticapitaliste/anarchiste/féministe, des projets du type « logiciel libre » — comme Debian — ont pu émerger et se construire très majoritairement grâce à Internet et ont un aspect collectif, avec une organisation, etc Par contre je vois peu d'exemples d'émergence de tels projets collectifs en dehors du domaine assez spécifique hacker/geek.

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