Lacets rouges et vernis noir

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 28 mars 2016

Réflexions sur la « violence » en manifestation

Pour les personnes qui n'auraient pas remarqué, on est dans une période de mouvement social contre la loi travail. Je ne vais pas m'épancher sur le fait que cette loi est pourrie (y a-t-il vraiment beaucoup de gens pour la défendre ?) ni même sur la bouffée d'espoir que suscite un mouvement social un peu massif après des années de recul sociaux sans grande lutte.

Dans ce petit billet, je voudrais plutôt m'attarder sur une question qui revient régulièrement lorsqu'il y a une lutte d'ampleur, c'est-à-dire le rapport aux moyens d'action, à la « violence » ou aux « manifs plan-plan ». Ceci parce qu'il me semble avoir vu passer un certain nombre de textes appelant à l'insurrection qui vient enfin, comme Le monde ou rien publié sur Lundi.am[1].

En résumant à la hache, ces textes disent en substance : pas besoin de « massification » et de manifs plan-plan, mais des action « déterminées » :

La question, c’est pas celle de la massification, c’est celle de la justesse et de la détermination. Chacun sait que ce qui fait reculer un gouvernement, ce n’est pas le nombre de gens dans la rue, mais leur détermination. La seule chose qui fasse reculer un gouvernement, c’est le spectre du soulèvement, la possibilité d’une perte de contrôle totale.

Je ne vais pas spécialement disséquer ce texte, ni les autres, et encore moins (parce que c'est compliqué d'en parler dans un article public) la mise en pratique concrète dans des actions. Je voudrais simplement exprimer mes réflexions actuelles sur la « violence », les « manifs ronronnantes » et le rapport entre les deux.

Une note sur le terme « violence »

J'emploie le terme « violence » parce que c'est celui qui est souvent utilisé, même s'il me paraît assez problématique sur un certain nombre de points. Le fait de casser du matériel qui appartient non pas à des individus mais à des entreprises ou institutions relève-ils vraiment de la violence ? Les défilés en masse, même parfaitement légaux et « en bon ordre » des homophobes de La Manif Pour Tous me semblent personnellement plus violents, de même que les licenciements massifs d'Air France me semblent plus violents que la chemise arrachée à leur DRH. Il serait peut-être plus judicieux de parler d'illégalité, mais ça ne me paraît pas non plus être la bonne catégorie (par exemple, l'enquête sur Tefal d'une inspectrice du travail a été condamnée comme illégale, ce n'est pourtant pas le genre d'actions discutées ici).

Il faudrait peut-être plutôt parler d'« action qui a des chances d'être réprimée de manière brutale ». Comme c'est un peu long, je vais rester sur le terme « violence », tout en admettant qu'il n'est pas terrible.

L'utilité de la violence

Il y a régulièrement des discussions sur l'utilité de la violence. Pour schématiser les deux visions opposées, on aurait d'un côté les gens « hyper légalistes », pour qui tout « débordement » (même dont la « violence » est relative) nuit à l'image du mouvement ; de l'autre des gens pour qui la violence est le seul outil révolutionnaire et tout le reste des conneries de réformistes.

Personnellement, je pense que la « violence » (au sens large défini précédemment) est un outil comme un autre. Parfois utile voire nécessaire, il ne faut pas le nier, et en même temps pas un truc à fétichiser (pour détourner un dicton, quand on a un marteau entre les mains, tout ressemble à une vitrine à péter).

Il me semble que le recours à la « violence » a surtout deux intérêts : d'une part permettre d'atteindre un objectif politique « tactique » (occuper un lieu, poursuivre une manifestation, bloquer quelque chose) et d'autre part permettre d'avoir une plus grande confiance en soi. Elle comporte, en revanche, des risques. La question est donc de savoir, au cas par cas, si « le jeu en vaut la chandelle » (tout en admettant que des personnes ou des groupes différents auront sans doute là dessus des réponses différentes).

Les objectifs politiques

La « violence » est parfois utile, voire nécessaire, pour atteindre un objectif politique précis. Par exemple, si tu sais qu'une manifestation contre l'état d'urgence est interdite, il n'y a que deux choix : l'annuler, ou la maintenir dans un cadre où tu sais qu'il y a de forts risques de répression. Si tu veux manifester alors que les flics veulent t'en empêcher, il y a un affrontement qui paraît assez inévitable.

En revanche, j'aurais tendance à penser que la fétichisation autour de la violence physique, de l'insurrection, etc. ce n'est pas forcément ce qui permet le mieux d'atteindre ces objectifs. Par exemple, pour poursuivre une manifestation interdite, il sera sans doute plus efficace de réussir à contourner les keufs, en se limitant à quelques bousculades, plutôt que de partir dans une confrontation frontale avec eux à coup de jets de pierre et de cocktails molotovs. Certes, cette deuxième option est plus spectaculaire, peut-être plus jouissive, je ne sais pas, mais les policiers étant en général mieux armés et mieux formés, elle a plus de chance d'aboutir à un face à face stérile qui s'éternise et à un nombre élevé d'interpellations, sans forcément permettre la poursuite de la manifestation. (Certes, le face à face peut en soi être un objectif politique tactique, mais j'avoue que ce n'est en général pas le mien.)

Je pense qu'il faut garder en tête les objectifs qu'on a avant de fétichiser des moyens d'action (je parle évidemment en terme d'analyse à froid ; évidemment, la réaction qu'on a quand on se prend une volée de gaz lacrymo et un coup de tonfa est de manière assez compréhensible un peu plus impulsive et moins réfléchie), ou d'en dénigrer d'autres. Par exemple, on peut critiquer les « manifs plan-plan avec des ballons syndicaux » ; en attendant si le but est de bloquer temporairement une ville et d'être visible, une manifestation massive, même plan-plan, sera plus efficace que cinquante personnes hyper-déterminées en face-à-face pendant deux heures avec la police dans une ruelle. La très médiatisée affaire des « caténaires » qui a entraîné une fumeuse enquête anti-terroriste tendrait à faire oublier qu'il y a eu bien moins de trains bloqués ainsi que par une seule journée de grève des cheminot·e·s.

Les formes d'actions « violentes » sont légitimes et peuvent être utiles, mais il me semble important de ne pas surestimer leur efficacité sous prétexte que c'est la chose qu'on va retenir d'une manifestation ou que ça procure une montée d'adrénaline.

Prendre confiance

Un autre aspect non négligeable des actions « violentes » ou « directes » (j'ai vraiment du mal à trouver un bon terme), c'est que ça permet de prendre confiance, de réaliser qu'on a de la force et qu'on peut parfois faire autre chose que baisser la tête.

Entendons nous bien : je parle de prise de confiance et de force collective, autrement dit en quelque sorte d'augmenter une « conscience de classe » (ou peut-être « confiance de classe »). Par exemple pour les actions anticapitalistes, réaliser qu'on peut reprendre du pouvoir dans sa boîte face à son patron, pour les actions féministes réaliser qu'on peut riposter face aux machos, etc.

Par conséquent, le but est de faire en sorte que cette prise de confiance puisse toucher un maximum de personnes (même si pas forcément au même degré), et pas que ça concerne une forme d'« élite » ou uniquement une catégorie très limitée de personnes. Pour le dire crûment, des groupes capables d'une superbe violence viriliste révolutionnaire face aux flics et aux fascistes, s'ils ne sont constitués que de mecs blancs hétéros en bonne santé et qui font des entraînements deux fois par semaine, je ne trouve pas ça hyper intéressant. (J'irais même plus loin : je pense que c'est assez dangereux, parce que l'expérience m'a montré que souvent les mêmes gars étaient aussi capables de violence face à leur meufs, des camarades lesbiennes, etc.) Si on se bat pour une société où on est tou·te·s à égalité, ce n'est pas pour que ça passe à la trappe dès que ça devient un peu chaud.

De même, si on garde en tête que le but est de développer une mise en confiance collective, le corollaire c'est de faire gaffe à ce que les moyens choisis ne conduisent pas des personnes à repartir chez elles précipitamment parce qu'elles sont flippées. Ça ne veut pas forcément dire qu'il faut absolument avoir une « bonne image » ou quoi, mais prendre en compte qu'on a pas tou·te·s le même rapport à la violence, les mêmes capacités physiques, que parfois y'a des personnes qui peuvent pas faire garder leur gosse alors elles viennent en manif avec, etc., et faire en sorte de ne pas les mettre en danger. (Et évidemment, pour rejoindre ce que je disais juste au-dessus, d'éviter les insultes sexistes ou homophobes face à la police. Sur ce sujet, cf le texte Non, les keufs ne sont pas des pédés ou des enculés.)

Minimiser les risques

Ce qui rejoint un autre aspect : à partir du moment où on a à se confronter (même éventuellement) à la répression policière, il y a la question des risques. Il n'est d'ailleurs pas inutile de rappeler que tout le monde ne prend pas les mêmes : une personne sans papiers n'encourt pas les mêmes risques à finir en garde à vue ; une personne trans ne subira pas les mêmes violences de la part de la police ; une personne en mauvaise santé ou enceinte n'encaissera pas les coups ou la lacrymo de la même façon, etc.. Par conséquent, il me semble important de faire le maximum pour les minimiser. Que ce soit pour le groupe de personnes qui participent à l'action, mais aussi pour les autres (notamment dans le cas d'actions qui ont lieu en marge de manifestations). Certes, on ne peut jamais tout prévoir, et notamment la réaction des keufs, mais on peut au moins limiter les risques. C'est une chose de participer à une action en sachant qu'il y aura des risques, c'en est une autre quand les gens qui l'organisent ne prennent pas la peine de te prévenir de tel ou tel aspect ou décident de partir en courant alors que toi tu ne peux pas les suivre.

C'est aussi important de faire en sorte que des personnes se sentent mieux, ou moins mal, lors d'une action. Avoir du sérum physiologique après un envoi de lacrymos, rassurer quelqu'un qui est au bord de la crise d'angoisse, parfois juste avoir pensé à prendre une bouteille d'eau, bref prendre soin les un·e·s des autres, c'est aussi un truc qui est super important. C'est certes moins spectaculaire qu'un affrontement physique avec les flics, mais personnellement je sais que des souvenirs positifs que je garde de manifs « chaudes » c'est avant tout ceux là.

Massification

Je voudrais finir en revenant un peu sur la « massification » et sur le fait que c'est parfois mis en opposition avec des actions plus radicales. Je pense vraiment que c'est une erreur. D'abord parce que l'un n'empêche pas l'autre (tu peux participer à une « manif plan-plan » le matin et à une « action violente » l'après-midi) mais au contraire je pense que ça se nourrit, en tout cas ça peut. Y'a plein de gens qui participent au début uniquement à des manifs calmes puis qui vont prendre confiance pour d'autres moyens d'action. De même, le fait qu'il y ait des actions plus pêchues peut aussi motiver des gens à soutenir le mouvement sans participer directement à ces actions, mais en venant des manifestations, en posant des jours de grève, etc.

Il me semble qu'on peut reconnaître l'intérêt des actions dites « violentes » tout en admettant qu'elles ne sont pas forcément accessibles de la même manière à tout le monde. Bref, faire en sorte que chacun·e puisse s'impliquer dans la lutte en fonction de ses capacités, ses envies, etc. plutôt que de dresser un portrait très restrictif et au final un peu élitiste du Vrai Militant Radical. Parce qu'en fait le mot « radical », ça vient de « racine », et que s'attaquer à la racine du problème c'est pas juste le spectacle du cocktail molotov qui explose sur un commissariat, mais aussi tout le travail à long terme pour soutenir des salarié·e·s dans leur entreprise, faire en sorte qu'il y ait une meilleure répartition des tâches homme/femmes (pour éviter que des meufs se retrouvent à ne pas pouvoir participer à la lutte parce qu'elles doivent s'occuper des enfants et des tâches domestiques), défendre l'égalité et combattre les oppressions au quotidien, etc.

Bref, peut-être qu'il serait temps de sortir de la dichotomie entre « condamner les méchant·e·s casseu·r·se·s » et « mépriser les manifestant·e·s pépères ».

Notes

[1] Je mets celui-là en exemple parce qu'il faut bien partir de quelque part. On pourra trouver d'autres exemples en regardant le reste de la production actuelle sur Lundi.am ou un certain nombre d'articles sur les Indymedia et autres sites d'informations militants locaux.

jeudi 3 décembre 2015

Souscription pour (notamment) Enfants de Mars et de Vénus

J'ai la joie de vous annoncer la sortie prochaine (prévue pour janvier 2016) d'un nouveau roman, Enfants de Mars et de Vénus !

C'est quoi ?

Enfants de Mars et de Vénus est un polar fantastique. On y suit deux héroïnes, Lev (la narratrice) et Alys. Voici la quatrième de couverture :

« Sauf qu’on n’est pas un couple, a tranché Alys.

— Vraiment ? ai-je demandé, un peu surprise.

— Lev, je t’aime bien, mais pour l’instant on a à peine couché deux fois ensemble et, pour ce que j’en sais, tu couches avec toutes les filles trans que tu rencontres. »

J’ai levé ma main en signe de protestation.

« Ce sarcasme est complètement infondé. Et puis, qu’est-ce que tu fais des lacrymos, des machos, des bastons avec les skins, des interrogatoires musclés et tout ça ? Ça ne compte pas, pour toi ?

— Si, mais ça correspond plus à la description d’un gang que d’un couple. »

J’ai haussé les épaules.

« D’accord, ai-je concédé. Être en gang, ça me va aussi. »

Et une quatrième de couverture alternative :

Lev est une lesbienne motarde. Aussi, lorsqu'elle rencontre la mécanicienne Alys, ce pourrait être le début d'une longue et belle histoire romantique sur fond de bruits de moteur.

Sauf qu'Alys est trans. Qu'elle est soupçonnée d'être une tueuse en série psychopathe – peut-être parce qu'elle est trans, ou peut-être pas. Et qu'elle a des pratiques occultes. Des histoires de sorcellerie qui ne sont peut-être pas sans lien avec les étranges cauchemars dont commence à souffrir Lev.

Mais Lev est bien décidée à ne pas se laisser démonter. Elle pourra heureusement compter sur ses plus fidèles alliés : son poing américain, ses rangers coquées et ses deux best friends for life, M. Smith et M. Wesson.

Donc en gros voilà, ça parle encore de lesbianisme, de motos, de gros flingues et d'explosions.

C'est quoi cette histoire de souscription ?

Ce livre est édité par Dans nos histoires, qui est un petit éditeur associatif. Pour permettre la publication de leurs livres prévus pour 2016 ils lancent donc une souscription, c'est-à-dire que vous pouvez les précommander : vous les payez maintenant (ou demain, vous avez jusqu'au 10 janvier) et vous les recevrez au moment de leur sortie. Donc voilà, vous allez là, vous imprimez, vous cochez les livres pour lesquels vous voulez souscrire, et vous envoyez tout ça avec un chèque. Youpi !

Vous pouvez également toujours acheter Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), et comme le fait remarquer l'éditeur ça peut être une bonne idée de cadeau de Noël. Ou de cadeau d'anniversaire si par exemple vous connaissez une personne née à Noël et dont l'anniversaire passe toujours un peu à la trappe parce que c'est Noël, mais je m'égare.

Une petite comparaison foireuse du genre « ça coûte que deux paquets de clopes » pour montrer que c'est pas cher ?

Enfants de Mars et de Vénus ne coûte que 12€, c'est pas cher, c'est le tiers d'une amende pour stationnement interdit, donc si :

  • vous vous êtes garé·e en stationnement interdit mais que vous eu la chance de pas avoir d'amende ;
  • vous avez trouvé une place pour ne pas avoir à vous garer en stationnement interdit ;
  • vous n'avez pas de voiture, et donc vous ne vous garez jamais en stationnement interdit et n'avez pas d'amende à payer ;

hé bien avec l'argent que vous avez économisé comme ça, vous pouvez vous précommander trois exemplaires d'Enfants de Mars et de Vénus ! Ou alors, si vous ne voyez pas l'intérêt d'avoir trois exemplaires du même livre, vous pouvez commander les trois livres que Dans nos histoires prévoit de sortir en 2016.

(Si vous vous êtes pris récemment une amende pour stationnement interdit, désolée pour vous... mais du coup peut-être que vous devriez précommander le livre quand même pour vous remonter le moral ?)

dimanche 19 juillet 2015

Violence des échanges en milieu militant

Tant que j'en suis à parler de ce qui se passe sur les réseaux sociaux... (promis, après j'arrête).

Un certain nombre de textes sont sortis récemment pour parler de la violence dans les milieux « militants » sur Internet. J'en oublie sans doute un certain nombre, mais parmi ceux dont je me souviens, il y a eu :

Signalons aussi le texte Féminisme et terrorisme, sur Suck My Glock!, qui s'amuse à reprendre des morceaux de la brochure de Léon Trotsky (et de sa préface), Terrorisme et communisme, avec un résultat assez... frontal :

Ivresse sanguinaire ! s'écrient tous les philistins. C'est exactement le contraire. Plus la révolution féministe se montrera décidée, hardie, impitoyable avec l'ennemi, plus sa victoire sera rapide, et donc moins sanglante, moins coûteuse en vies humaines pour les femmes. Voilà comment raisonnent des féministes : en matérialistes implacables, et non en pleurnicheuses ou pusillanimes petites bourgeoises. Hésiter, tergiverser, vouloir fixer des codes de conduite, vouloir éviter l'affrontement inévitable, apporter la moindre restriction à la marche implacable de la révolution féministe, c'est l'affaiblir; ce n'est pas épargner des vies humaines, c'est préparer, dans le meilleur des cas, des bains de sang supplémentaires, c'est, dans le pire, préparer des désastres.

Cela dit, c'est des autres textes dont je vais parler. Il y a des choses pas inintéressantes là-dedans, et qui méritent d'être discutées, et aussi des choses qui sont, disont, moins intelligentes. Je vais commencer par celles-ci, en prenant surtout en exemple des extraits du texte sur Piment du chaos, car étant le seul texte de la liste (à ma connaissance) écrit par un homme, c'est sans suprise celui qui dit le plus de bêtises sur le féminisme.

Pour en finir avec ce piment du chaos

La première chose assez surprenante dans ce texte, c'est qu'il nous explique que dans le milieu des « miiltants SJW » (dont je ne sais pas, au juste, ce qu'il est censé désigner exactement), grosso-modo les rapports d'oppression sont à peu près inversés :

Là ou dans la société mainstream, on est avantagé si on est un homme blanc cis hétérosexuel riche (etc), dans le milieu militant on va privilégier les opprimés, c’est à dire ceux qui n’ont pas ces privilèges.

Mais qu'est-ce exactement qu'être privilégié selon ses critères ? Le paragraphe précédent nous donne un indice :

Si vous êtes mince, par exemple, il faut chercher longtemps avant de trouver une subculture dans laquelle cela ne vous avantage pas, bien que cela finisse toujours par se trouver.

Ce qui est notable dans cette citation, c'est l'adresse du lien sur lequel pointe la fin de la phrase : la page wikipédia « Fat fetishism ». On sera ravie d'apprendre que pour ce gars, avoir des mecs qui nous fétichisent, ce n'est pas juste des porcs dégueulasses, mais qu'on a une situation qui nous avantage en tant que grosse. Facile, alors, de voir des espaces où les femmes sont effectivement avantagées par rapport aux hommes : pas besoin d'aller chez les « SJW », dans la société patriarcale, les femmes ont des entrées gratuites dans les boîtes de nuit, et les hommes expriment tous leurs fantasmes dessus ! Serait-ce donc que les femmes sont avantagées ?

Bref, pour contredire cette prose qui flirte avec le masculinisme : non, même dans les milieux féministes il n'y a pas franchement inversion des rapports d'oppression ; on continue à y subir des effets de notre société patriarcale et raciste, à vouloir lécher le cul des mecs, à trasher les meufs trop féminines, à stigmatiser les femmes trans et racisées, etc. Il y a sans doute des choses qui s'expriment différemment, qui vont peut-être plus prendre la forme d'exotisation ou de fétichisation, mais ça n'est pas pour ça que les opprimées deviennent subitement les dominantes.

Une autre divergence politique profonde que j'ai avec l'auteur de cet article, c'est sa vision libérale du militantisme :

J’ai le sentiment d’en avoir retiré tout ce qu’il y avait à en retirer, qu’y rester plus longtemps sera maintenant contre-productif pour mon évolution personnelle et ma production écrite.

On voit là le symptôme d'une approche finalement limite « carrièriste » du militantisme. Il ne s'agit pas de lutter pour changer le monde, mais d'en retirer tout ce qu'on a à y retirer, de supprimer toute notion de lutte pour parler d'« évolution personnelle ».

Ce n'est malheureusement pas le seul texte à avoir cette approche, et c'est pour ça qu'à plusieurs reprises j'ai placé le mot « militant » entre guillemets, puisque selon les personnes qui l'emploient, il ne s'agit pas forcément de s'organiser pour lutter, mais d'une forme alternative de développement personnel.

Dans la suite du texte, cependant, j'essaierai de surtout parler des conséquences de la « violence » sur les réseaux sociaux « militants » en terme d'organisation des opprimé·e·s pour leur lutte, et pas en but de permettre le développement personnel d'untel ou d'unetelle. Pour être claire : je ne pense pas que le militantisme ait pour but de devenir « une meilleur personne », d'avoir une vie plus heureuse, de favoriser son développement personnel ou d'ouvrir ses chakras. Ça peut, éventuellement, parfois en être une conséquence (pour les premiers points, en tout cas), mais cela n'a rien d'évident : s'engager dans une lutte, et notamment dans la lutte féministe, cela peut avoir un coût, parfois lourd (cf cet article sur Comment peut-on être féministeFéministe, le prix à payer). Ne voir le militantisme que sous l'angle de ce qu'on peut en retirer, c'est, comme le dirait Trotsky, avoir une approche de pusillanime petit-bourgeois.

 De la violence en milieu militant

Ceci étant dit, passons maintenant aux choses plus intelligentes qu'on peut trouver dans les textes que j'ai mis en lien au début, et notamment les critiques faites à une forme de militantisme par Internet, que je ne saurais pas forcément qualifier en terme de courants, mais qui me semble beaucoup inspiré par les mouvements anglo-saxons, pas mal développée via Internet et notamment des Tumblr et Twitter. Si j'essaie de synthétiser, j'y vois les critiques suivantes :

1) Le fait qu'il faille être « parfait·e » dès qu'on débarque, et qu'on ait pas droit à l'erreur

En gros, on peut vite se faire tomber dessus sans ménagement quand on débarque et qu'on dit une bourde ; et ça peut être gardé en mémoire fort longtemps par la suite.

2) La logique de « positionnement située » poussée à l'extrême et parfois à l'absurde

Où en gros on est « légitime » à parler si on est « concernée » par une oppression, à tel point qu'on va parfois demander à des gens de s'outer, ou les outer malgré elles, ou présupposer qu'elles sont cis/blanches/... alors qu'elles ne le sont pas.

3) De même pour la logique de « la colère des opprimé·e·s est légitime » qui en vient à justifier des abus

C'est un point sur lequel je reviendrai, parce qu'il me semble qu'il y a deux choses qui sont mélangées, alors qu'elles sont assez distinctes :

  • le fait d'être super agressi·f·ve, et d'être beaucoup à l'être, envers quelqu'un·e pour quelque chose qui n'est « pas si grave » ;
  • le fait d'utiliser de mécanismes oppressifs dans cette colère ;

4) Le fait de n'attaquer la question de la légitimité de la colère que sous l'angle personnel et pas collectif

L'expression de la colère peut faire du bien à la personne qui l'exprime, mais elle peut être contre-productive pour d'autres personnes de sa classe et plutôt faire flipper d'autres gens.

5) Le manque d'empathie sur Internet, où on a tendance à oublier que la personne qu'on a en face de nous n'est pas que virtuelle

6) Le fait que parfois c'est les alliés qui gueulent, sans considération sur le fait de savoir si ça fait vraiment du bien aux victimes de l'oppression/agression qu'ils dénoncent

Je ne vais pas revenir sur tous ces points. Je suis assez d'accord avec le second, mais il me semble qu'il faudrait plutôt un article spécial là-dessus (en attendant, je trouve celui-ci intéressant, quoique ne parlant pas exactement de cette situation : Situez-vous qu'ils disaient, sur Skinny Fat Grrl). De même, je suis d'accord avec le 6, qui me paraît un problème récurrent (pas que sur Internet) ; mon article précédent parle d'un exemple qui est une bonne illustration des soucis que ça peut poser. Le point 5 ne me paraît pas très intéressant à aborder sous cet angle (ce qui ne veut pas dire que c'est forcément faux en soi), mais je parlerai un peu des spécifités de la communication sur les réseaux sociaux dans différents points. Des six critiques que j'ai listées, je m'attarderai donc surtout sur la 1, 3 et 4 (désolée pour cet usage de chiffres, mais je n'ai pas envie de recopier la critique à chaque fois).

L'injonction à la perfection, et l'exclusion de gens qui n'ont pas les codes

Il me semble que ces critiques (qu'on retrouve, sous une forme ou une autre, dans plusieurs textes) parlent surtout du fait que lorsqu'on débarque dans ces milieux (et pour le coup pas que les mystérieux « SJW », mais tous les milieux militants) ça peut être compliqué si on n'a pas les codes, si on ne maîtrise pas tout le vocabulaire, si on n'a pas lu Marx Tumblr, et que si on dit une connerie ça peut nous être reproché pendant très longtemps.

Globalement, je suis assez d'accord.

Sur l'accessibilité : oui, il faut qu'on se calme un peu sur les textes super compliqués, le vocabulaire hyper ciblé, le militantisme réservé aux gens qui ont fait siences po. Clairement. Je pense que c'est vrai à peu près partout, avec des spécificités différentes (connaître les différents mots en splaining d'un côté, avoir lu l'intégrale de Marx ou Bakounine de l'autre). Il me semble aussi qu'il y a la question de la formation à aborder, c'est-à-dire comment faire en sorte que quelqu'un·e qui débarque puisse avoir accès, petit à petit, à ces différents savoirs. Là-dessus, Internet pourrait être génial (il y a tout qui est accessible, avec des formats différents : si lire des bouquins te gave, tu peux voir des vidéos, etc.) mais donne actuellement des trucs pas terribles, parce qu'en gros on laisse les gens se démerder à trouver ce qu'ils peuvent/veulent, sans structure, sans hiérarchie (la hiérarchie c'est mal), et du coup tu te retrouves avec des gens qui ont l'impression de tout avoir compris mais qui n'ont pas vu les bases (en dehors du fait que je pense qu'il y a des désaccords assez importants sur ce qui constitue les bases).

Sur le droit à l'erreur : oui aussi, quelqu'un qui débarque doit pouvoir avoir le droit qu'on lui dise « là t'as dit une connerie » sans qu'on lui ressorte forcément dans dix ans. Là dessus, il me semble que l'usage qu'on fait sur les réseaux sociaux n'aide clairement pas. Traditionnellement, dans un groupe militant il y a un peu deux espaces : l'espace interne, où tu peux dire des connerie sans (trop) de jugement, et où ça reste en interne, les gens en dehors n'ont pas à savoir que t'as dit ça ; et un espace public où vaut mieux éviter de dire de la merde, parce que t'impliques ton groupe, et donc si tu connais pas un truc il vaut mieux la boucler et demander après à tes camarades. Sur un truc comme Twitter, y'a pas trop ça, en partie parce qu'il n'y a pas vraiment de « groupes » constitués (éventuellement des regroupements d'individus, mais c'est pas tout à fait pareil), et surtout parce qu'il n'y a pas vraiment de séparation entre discussion interne et publique. Et du coup si tu débarques et que tu dis de la grosse merde en public, tu risques de prendre un peu plus cher que si ça avait été dans un groupe plus restreint. Par ailleurs, sur Internet c'est par écrit, les choses ont tendance à rester, et dix ans après on peut encore tomber sur la merde que t'as dite quand t'as débarqué, alors qu'à l'oral il y a des chances que les gens oublient assez vite.

Je mettrai quand même un gros bémol par rapport au point « droit à l'erreur » : il y a « erreur » et « erreur ». Personne ne t'en voudra dans un groupe anarchiste si avant de militer tu votais PS. Par contre si avant t'étais chez les Identitaires, c'est pas exactement la même chose. Ce qui veut pas dire qu'il y a pas de changement possible, etc., mais il est compréhensible que des gens mettent plus de temps avant de te faire confiance. De même, si avant d'être initiée au féminisme tu pensais que, quand même, les féministes exagéraient, c'est pas la même chose que si t'étais un mec pick up artist.

Par ailleurs, mais ça c'est peut-être mon côté vieille conne, autant je pense que je peux pardonner à des gens qui ont dit de la merde quand c'est pas très grave, autant je pense aussi que quand tu débarques sur un truc, avoir un peu d'humilité ça peut être une bonne approche. Et commencer par te former avant de dire n'importe quoi sur n'importe quoi, ça me paraît pas idiot, dans le monde physique comme sur Internet.

La logique de « la colère des opprimé·e·s est légitime », poussée à l'extrême, en vient à justifier des abus

Comme je le disais, dans cette critique il me semble qu'il y a deux choses qui sont mélangées, alors qu'elles sont assez distinctes :

  • le fait d'être super agressi·f·ve, et d'être beaucoup à l'être, envers quelqu'un·e pour quelque chose qui n'est « pas si grave » ;
  • le fait d'utiliser de mécanismes oppressifs dans cette colère.

Le deuxième point, clairement, ne me paraît pas faire l'objet de beaucoup de discussion : non, c'est pas bien. Si on te dit un truc raciste, répondre par un truc homophobe, c'est pas cool. Ça veut pas forcément dire que la personne est forcément la pire des merdes (je pense que le droit à l'erreur ça s'applique aussi quand tu t'énerves, et des fois quand t'es agressée le truc qui te sort spontanément c'est pas le plus intelligent mais c'est quand même dans une situation particulière), mais c'est pas pour autant que c'est bien. Donc : utiliser des mécanismes oppressifs, même pour se défendre : pas bien.

Le premier point, par contre, me paraît moins évident, parce que c'est aussi lié à ce qu'on qualifie de violence ou pas, et que dans l'absolu faire un texte argumenté et relativement « poli » (comme j'espère que je fais là) c'est pas forcément moins violent pour les gens visés que de leur dire d'aller se pendre. Ce qui me gêne aussi dans un certain nombre d'articles c'est d'utiliser des mots comme « harcèlement » pour parler non pas de violence d'un groupe dominant sur un groupe dominé mais aussi de la réaction de personnes opprimées face à un dominant. Je suis pas persuadée qu'on puisse dissocier cette notion des raports de pouvoir. Oui, ça un sens de dire que les femmes sont victimes de harcèlement de rue de la part des hommes. Ça n'en en aurait pas des masses de dire que les nazis qui sortent avec un tee-shirt muni d'une croix gammée sont victimes de harcèlement de rue à cause de ça. (Et voilà, j'ai atteint le point Godwin.)

Par ailleurs, je pense que là dessus il y a une vraie spécificité des réseaux sociaux (ça n'empêche pas que la question « est-ce qu'il fallait que des féministes soient aussi violentes envers un mec qui est certes un machiste, mais qui est notre camarade » d'être posée régulièrement dans le monde physique), à la fois liée au mélange public/privé qui peut entraîner des trucs compliqués, mais aussi aux usages « acceptables » qui ne sont pas forcément les mêmes pour tout le monde. Par exemple, un certain nombre de choses qui sont l'usage « normal » de (ou en tout cas, prévu par) Twitter, comme remonter tous les tweets qu'un profil a dit, ou faire une liste où on peut lire différentes personnes sans les suivre vont être vécues par certaines personnes comme du stalking[1]. De même, la notion de dogpiling, c'est-à-dire le fait que plusieurs personnes répondent en même temps à une autre pour lui dire qu'elle a dit une connerie, me parait assez douteuse (je ne parle évidemment pas du cas où ces gens tiennent des propos oppressifs). Oui, dans le monde physique, avoir dix personnes qui te parlent dessus en même temps, c'est violent parce que tu ne peux pas en placer une et qu'il y a le côté intimidation physique (tu te retrouves seule contre dix). Est-ce que c'est la même chose sur Twitter ? Je ne suis pas sûre que ce soit si simple. Et ne parlons même pas du cas du subtweet (fait de parler de quelqu'un sans mentionner son identifiant), qui peut être vu par certaines personnes comme agressif... mais tout comme peut l'être, par d'autres, le fait d'être mentionné·e.

Ce que je veux dire par là, ce n'est pas que tel ou tel comportement n'est en fait pas violent et que les gens qui le trouvent violent ont tort ; c'est plus qu'il s'agit d'une façon de communiquer qui a ses spécificités, qui est nouvelle, et où je ne suis pas sûre que les règles « implicites » de communication soient les mêmes pour tout le monde (dans le monde physique, il y a d'ailleurs aussi un certain nombre de personnes qui ne maîtrisent pas forcément très bien les règles implicites, notamment de communication non verbale, mais en général il y a quand même un consensus global qui dit, par exemple, que consulter ostensiblement ta montre quand quelqu'un t'explique quelque chose, c'est mal vu.). À noter, il y a par exemple des forums où il y a des « codes de conduite » ou des « chartes » et où c'est un peu plus explicite. Par ailleurs, ces forums peuvent en général activer ou désactiver des fonctionnalités selon leurs besoin, contrairement à Twitter qui est certes un outil adapté au microblogging mais pas forcément à tout un tas d'autres choses.

Bref, ma rengaine classique : Twitter et Facebook, c'est pas parce que je suis dessus que c'est pas de la merde, et peut-être qu'il faudrait qu'on arrive à faire autre chose que de dépendre de ça.

Sinon, sur l'agressivité légitime ou pas... ce sera l'objet du dernier point.

Le fait de n'attaquer la question de la légitimité de la colère que sous l'angle personnel et pas collectif

Il me semble que c'est un point intéressant soulevé dans le texte sur Colère militante (et peut-être dans un ou deux autres, mais je ne les ai plus tous parfaitement en tête). En gros, dire que la colère de l'opprimée est tout le temps légitime, y compris sous sa forme la plus agressive, ça peut avoir un côté positif pour la personne qui exprime cette colère, mais pas forcément pour toutes les autres concernées par cette oppression.

Je suis en partie d'accord avec ça, mais il me semble important d'utiliser une notion qui n'est pas, à ma connaissance, abordée par ces textes, c'est celle de tactique.

C'est-à-dire que dans l'absolu, je pense que la colère d'un·e opprimé·e qui subit une oppression est tout le temps « légitime ». Oui, elle a le droit d'avoir cette colère. Non, je peux difficilement lui en vouloir de l'exprimer. Par contre, ça n'empêche pas qu'il me semble intéressant de savoir s'il est tactiquement approprié d'exprimer cette colère ainsi, ou pas.

Prenons une manifestation contre les violences policières. Une personne se prend un coup de tonfa par un flic. Énervée, elle veut leur jeter des caillasses. Est-ce que je pense que c'est légitime ? Oui. Est-ce que je pense que c'est, tactiquement, une bonne idée ? S'il y a deux fois plus de flics que de militant·e·s, et qu'ils n'attendent qu'un petit débordement pour embarquer tout le monde, peut-être pas.

Autrement dit, il ne s'agit pas juste de savoir si quelque chose est « juste » ou « légitime » dans l'absolu, mais aussi de savoir si ça va te faire du bien à toi, ou se retourner contre toi. À toi, mais aussi à ton groupe, et c'est là que je pense que la notion de collectif peut se poser.

Concrètement, oui, à des moment la réaction « violente » ou « agressive » peut soit être dangereuse pour toi ou d'autres personnes (exemple ci-dessus), soit faire flipper des gens qui n'ont pas le même rapport à la violence que toi, qui n'ont pas les mêmes capacités, etc. (par exemple si tu organises une manif en invitant des personnes qui ne sont jamais allées à une manif de leur vie, qui ne sont pas forcément tou·te·s des jeunes mecs valides, et en leur disant qu'ils et elles peuvent venir avec leurs enfants, c'est tactiquement très con si une fois sur place tu veux faire partir ça en mode black bloc).

Bref, je n'irai pas reprocher à une meuf d'être trop agressive lorsqu'elle est la cible d'une violence sexiste ; par contre je pense que c'est bien de garder cete notion de tactique dans un coin de sa tête, et se dire « ok, là peut-être que ça risque de faire flipper d'autres personnes, je vais voir avec elles avant ». Je suis pas à dire que, disons, les personnes trans, puisque c'est l'exemple donné avec « Die Cis Scum » dans le premier article, devraient tout le temps être super pacifistes pour à la fois donner une bonne image des personnes trans et éviter de faire flipper des personnes trans qui ne sont pas sur ce mode. Par contre, je pense que c'est bien d'essayer de réfléchir au contexte, aux conséquences, pour déterminer si à un moment T l'approche « vénèr » est la meilleur option ou pas (par exemple dans une manif LGBT vénèr, ça peut avoir un sens ; s'il s'agit de faire l'accueil de jeunes personnes trans qui viennent avec leurs proches, ça parait pas terrible).

Il me semble que pour ça il est effectivement nécessaire de sortir de l'individualisme : c'est possible de se poser la question de la tactique quand tu prends le temps de réfléchir à plusieurs, de savoir ce qui le fait ou pas pour les différentes que ça implique, etc. Clairement, un média comme Twitter, qui privilégie l'instantanéité et où les discussions (privées) de groupe sont très compliquées, ne favorise pas ça du tout.

Du coup j'en reviens à ma rengaine : là encore, il n'y a pas que Twitter dans la vie, Internet c'est pas que le web, il y a des outils vieux mais qui marchent quand même pas mal, comme des mailings lists, etc.

Conclusion

Cet article est déjà très long, alors je ne vais pas m'étaler encore dans la conclusion. J'ai juste livré quelques réflexions personnelles sur le sujet de la « violence » dans le milieu cyber-militant. J'espère que certains trucs auront vaguement fait sens chez certaines personnes. Pour ma part, la rédaction de cet article m'aura un peu plus persuadée que si parler de « militantisme » sur Internet peut avoir un vrai sens (et pas juste au sens libéral de permettre son propre développement personnel), l'élaboration d'un projet militant un peu collectif ne peut pas se faire sur une des grande plate-formes de réseau social actuelle, et particulièrement Twitter. Je ne veux pas dire par là qu'il faut absolument fermer son compte, mais que le format encourage plus la réaction impulsive et individuelle (et donc un certain côté « défouloir ») que l'élaboration collective.

Et cet article se finira comme il l'a commencé, avec une citation un peu troll[2] de Trotsky revu par Suck My Glock!

"Mais alors, en quoi votre tactique se différencie-t-elle de celle du patriarcat ?" nous demandent les pontifes du libéralisme.

Vous ne le comprenez pas, faux dévots ? Nous allons vous l'expliquer. La terreur du patriarcat était dirigée contre les femmes et les LGBT. Nos Commissions Extraordinaires fusillent les machos, les violeurs, les généraux qui s'efforcent de rétablir l'ordre patriarcal. Vous saisissez cette... nuance ? Oui ? Pour nous, féministes, elle est tout à fait suffisante.

Notes

[1] L'usage sur Internet semble montrer que stalking ne serait pas exactement un synonyme de harcèlement, j'avoue que je m'y perds un peu puisque pour moi ça veut dire à peu près la même chose ; peut-être encore un cas où on pourrait gagner en clarté avec moins d'anglicismes...

[2] Je tiens quand même à préciser que je ne défends pas spécialement les propos de Lev dans ce texte. J'aurais plutôt tendance à trouver que c'est un de ceux que j'ai lus de lui avec lequel j'ai le plus de mal : écrit en plein contexte de guerre civile (ce qui se ressent évidemment), il y défend non seulement la nécessité de la terreur d'État, mais également de la militarisation du travail, et utilise une approche « la fin justifie les moyens, je fais ce qui doit être fait » qui ferait passer Jack Bauer dans 24 heures chrono pour un sale droit-de-l'hommiste. Par contre je trouve très drôle l'adaptation pour parler de lutte féministe, où on a plus l'habitude de lire « le féminisme n'a jamais tué personne » que des textes justifiant de fusiller nos ennemis.

vendredi 17 juillet 2015

Une enième histoire de réacs soi-disant militants

Je n'ai pas l'habitude de parler ici[1] des petites embrouilles qui ont lieu sur Twitter, vu que ça n'intéresse pas forcément grand monde, mais il me semble que l'affaire en question est sorti un peu du microcosme microblogging. En effet, par une succession compliquée d'évènements, une liste contenant un certain nombre d'informations sur des « militant·e·s » sur twitter (liste dont je faisais partie, comme beaucoup d'autres), notamment féministes, antiracistes et/ou LGBT, ont fini par se retrouver sur un site d'extrême-droite.

Ce qui est le plus atterrant dans cette affaire est que tout cela est le fruit de l'action de militants de gauche et d'extrême-gauche.

Le but de cet article n'est pas de blâmer en particulier certaines personnes (je ne donnerai d'ailleurs aucun nom), mais d'analyser un peu comment on a pu en arriver là. Essentiellement, par des attitudes machistes (et racistes, transphobes, homophobes...) revendiquées chez certains mecs d'un côté, et un manque sidérant de réflexion sur des questions féministes, antiracistes et LGBT de l'autre.

Je vais essayer de résumer la situation, en espérant ne pas rendre les choses trop pénibles à lire.

Les « factions » en présence

Twitter est un réseau social sur lequel, comme sur d'autres, se retrouvent notamment des personnes plus ou moins militantes. Ces personnes ne sont pas toujours d'accord, il y a différentes tendances politiques, y compris au sein « des féministes », « des anarchistes », « des anticapitalistes », etc. Parler de groupes est parfois un peu compliqué car il ne s'agit pas d'organisations politiques mais essentiellement de liens, souvent en bonne partie affinitaire, entre des personnes, liens qui évoluent au cours du temps, ce qui est d'ailleurs souvent la cause de drames mineurs (machin a arrêté de me suivre, pourquoi tu t'es mis à suivre bidule ?, etc.)

Parmi ces regroupements au final plus affinitaires que politiques, il y en a un constitué de « militants » de gauche, qu'on pourrait désigner à la fois critique du PS mais également de ces gauchistes de LO et du NPA et encore plus des anars. Mais ce qui caractérise surtout ce groupe, c'est une façon de s'attaquer à des féministes, et en particulier à des personnes qui se visibilisent comme racisées ou comme trans.

Il convient de signaler que ces personnes ne se revendiquent pas, et ne se pensent sans doute pas, spécialement anti-féministes, racistes, ou transphobes et leur manière d'attaquer des gens est rarement (même si cela arrive occasionnellement) frontalement raciste, misogyne ou transphobe, préférant plutôt attaquer telle ou telle revendication, tel propos, etc. en se cachant derrière le fait qu'ils ne sont pas racistes/misogynes/transphobes mais que les militantes qu'ils attaquent, ils les attaquent sur des divergences militantes.

Cet argument ne tient pas la route très longtemps lorsqu'on a une vision d'ensemble : clairement, on voit que leur façon de choisir leurs cibles n'est pas anodine, que s'ils prétextent une divergence politique pour attaquer des militantes ils sont rarement capables de discuter sur le terrain politique, etc., mais disons qu'ils peuvent faire vaguement illusions chez certaines personnes qui ne regardent pas de trop près.

Il n'y a pas, jusque là, de spécificité propre aux réseaux sociaux. Bénies sont les militantes qui n'ont jamais eu à croiser ce genre d'énergumènes, qui cachent en général leur antiféminisme, leur racsme et leur mépris des LGBT derrière, d'une part, des analyses incompréhensibles sur le « post-modernisme », l'« identitarisme », etc., et d'autre part derrière les arguments plus classiques des machos et des racelards : « oh là t'as pas d'humour », « on peut plus rien dire », « mais qu'est-ce que t'es susceptible ».

 La particularité d'Internet

La particularité d'Internet, en revanche, c'est que les gens n'habitent généralement pas à côté, et donc lorsqu'un groupe de potes veut communiquer entre eux (et sans que ce soit public) il y a des échanges, peut-être par mail, ou par facebook, ou par compte privé sur twitter.

Et ce qui s'est passé c'est qu'un document « interne » qui circulait entre ces gars a fini par fuiter, et qu'on voit la façon donc ces mecs parlent des féministes (notamment) entre eux. Évidemment, on s'en doute, que les petits machos, lorsqu'ils parlent de nous autour d'une bière, c'est pas joli joli. Mais là, il y a un document écrit donc déjà on voit les choses noir sur blanc et... ben effectivement, comme on s'en doutait, c'est pas joli joli.

Le document en question

Le document en question est un fichier Excel, qui liste 95 comptes Twitter. On y trouve, a priori, un peu de tout, en tout cas de tout ce qui est vaguement « à l'extrême-gauche » et qui n'est pas d'accord avec notre groupe de petits machos sus-mentionné.

Ce qui frappe, en revanche, c'est les qualificatifs qui décrivent ces pseudos. En effet, à chaque pseudo correspond deux champs, qui peuvent être remplis ou pas, pour désigner à la fois si cette personne est féministe, anarchiste, mais aussi homosexuelle, trans, grosse, racisée, etc.. Histoire de s'y retrouver, le ou les rédacteur(s) a(ont) prévu un petit lexique en bas, qui résume à quoi correspond chaque champ. Je le reproduis ici. Rappelez vous que les gens qui ont participé à ça sont censés être « à la gauche de la gauche », ce n'est pas évident :

  • anar : survivant du 1er Kronstadt, mais pas du 2e (à venir)
  • antifa : émotion blanche
  • antirass : racisme anti-blanc
  • fem : sexisme anti-male
  • geek : libertaré qui joue à WoW
  • homa(sic) : voir homo
  • homo : voir homa
  • lipo : leur cul = continent perdu
  • NPA : self-explanatory
  • pross : pute ou mac
  • soce : droite
  • trans : iel
  • veg : assassins de légumes
  • whiteknight : espère coucher avec iels

Je ne vais pas détailler pourquoi ces descriptions sont pour le moins empeintes de sexisme, d'antiféminisme, de transphobie et de racisme, mais passer directement à l'autre particularité de ce document, c'est-à-dire les commentaires personnalisés dont sont affublés un certain nombre de pseudos.

À titre personnel, tout ce qu'on dit de moi est plutôt bénin : « amie de Untel ». J'ai de la chance. Certaines personnes ont droit à des qualificatifs vagument politiques (« hippie libéral-libertaire EELV ») mais un certain nombre de meufs ont droit à des commentaires gratinés sur leur physique et ce qu'il inspire à nos machos : « Bonnasse, Fap-time de Untel (qui approuve) », « Autre bonnasse, boobs de Machin », « gros boobs », « petits boobs ».

On voit donc que notre groupe de « militants » à la gauche de la gauche a donc un fichier qui liste non seulement si leurs « adversaires politiques » sont homosexuelles, trans, racisées, grosses, mais au passage parlent des meufs dans des termes dignes de collègiens post-pubères à la cour de récré.

Après la fuite de ce fichier, il va sans doute leur être plus difficile de prétendre que leur façon d'attaquer « comme par hasard » des militantes féministes racisées ou trans ne relève pas d'une volonté misogyne, raciste et transphobe consciente, puisqu'ils font quand même des fiches avec ces critères.

La fuite de ces informations

Ce fichier a « fuité », c'est-à-dire que quelqu'un qui y avait accès l'a balancé. Je ne connais pas les détails de comment ça s'est passé, mais toujours est-il que cela a fini dans les mains de blogueurs antifas qui ont décidé d'en faire un article, afin de dénoncer ces comportements.

Malheureusement, ces blogueurs antifas ne se sont visiblement pas dit au départ que ma foi, il fallait flouter correctement ce document, et le résultat c'est que cette liste, ou une partie en tout cas, s'est manifestement retrouvée dans les commentaires d'un blog d'extrême droite.

Ce qui est le plus navrant dans tout ça, c'est la réponse initiale de ces blogueurs (qui ont fini par comprendre le problème, mais trop tard) : les informations étaient de toute façon publique puisque c'est des comptes twitters publics, et il n'y a pas le vrai nom des gens.

Ce qui montre une méconnaissance totale de certaines problématiques, et notamment, mais pas que, liées à la notion d'outing : effectivement, il n'est pas insultant d'être homo ou trans, mais lorsque cela est révélé sans ton accord, en particulier si c'est repris par l'extrême droite (mais pas que, malheureusement), c'est une forme de violence, et ça peut entraîner des agressions, du harcèlement, etc. La logique, je pense, de nos camarades était que les personnes avaient dû, pour se retrouver anisi étiquetées dans le document, dire sur Twitter qu'elles étaient homos ou trans, et donc c'était public et voilà il n'y avait pas de souci. Sauf que ce n'est pas parce que tu as dit il y a 2 ans que tu étais homo que tu as forcément envie que tout le monde se mette à le répéter maintenant, en particulier sur un site qui a une audience plus large que ton compte twitter.

Bref, il ne s'agit probablement pas là d'une volonté consciente, machiste, raciste ou transphobe comme celle qui a pu guider l'écriture du document, et plutôt d'une erreur politique résultant d'une méconnaissance de ce que peuvent subir des meufs, des LGBT ou des personnes racisées.

La morale de tout ça

Comme je le disais au départ, je pense que cette situation n'est au final pas très original. Des machos censément de gauche ou d'êtreme gauche mais qui passent leur temps à cracher sur les militant·e·s féministes, antiracistes, ou LGBT, il y a un certain nombre, et malheureusement pas que sur les réseaux sociaux. Le contenu du fichier, s'il est atterrant, n'est pas non plus au final très surprenant : on se doute que ce même genre de connards passe son temps, lorsqu'ils sont entre eux, à déblatérer sur quelle meufs ils peuvent baiser, à balancer que machine est trans et que bidule est pédé, haha, tu le savais ? et que quand même unetelle a grossi, oh la la.

Ça n'empêche pas qu'il y a des spécificités. Il ne s'agit pas juste d'une discussion de comptoir, mais d'un document écrit qui constitue un fichier, pas juste au sens informatique du terme, qui a probablement circulé entre un certain nombre de mecs de cette liste. En particulier, la question juridique se pose de manière différente que lorsqu'on apprend que Bob a sorti des trucs dégueulasses sur nous avec dans un barbecue ses potes. Le fait de lister des gens en répertoriant, sans leur consentement, si elles sont racisées, homos ou trans peut poser quelques problèmes et il n'est pas impossible qu'une des nombreuses personnes citées dans ce document décide de porter plainte.

Cela dit, il me semble que la morale à tirer de tout cela s'applique de manière plus générale : il est peut-être temps qu'à un moment donné on commence à prendre certaines questions un peu plus au sérieux pour éviter que ce genre de conneries ne se reproduisent trop souvent. Et ça veut dire non seulement dégager et lutter contre les machos, les racelards, les homophobes et les transphobes et de manière général les réacs de tous poils, mais aussi prendre en compte certains rapports d'oppressions pour ne pas metre en danger des meufs, des personnes racisées ou des personnes LGBT en prétendant les soutenir. Et éviter la situation, au final fort peu original, où des mecs débarquent avec leur gros sabots et laissent les meufs se démerder pour gérer la merde derrière eux.

Notes

[1] Les mauvaises langues diront que je n'ai plus l'habitude de parler ici, tout court.

dimanche 17 mai 2015

La place des lesbiennes et des meufs trans dans la journée mondiale de lutte contre l'homophobie et la transphobie

Avant-propos

Le texte qui suit vient à la base d'un évènement organisé par le collectif féministe Apocalipstick en 2012, à l'occasion de l'IDAHOT (International Day Against HOmophobia and Transphobia). Plus exactement, le texte a été rédigé à partir des notes prises pour la présentation qui introduisait la discussion.

La place des lesbiennes et des meufs trans dans la journée mondiale de lutte contre l'homophobie et la transphobie

Le 17 mai, c'est la journée mondiale de lutte contre l'homophobie et la transphobie. Une occasion de rappeler que les oppressions des personnes homos et trans existent toujours. En tant que groupe non-mixte constitué de lesbiennes et/ou de meufs trans, nous avons décidé de profiter de l'occasion pour visibiliser les manières spécifiques dont l'homophobie et la transphobie interagissent avec la misogynie, et pour parler plus particulièrement de lesbophobie (oppression subie par les lesbiennes) et de transmisogynie (oppression subie par les meufs trans).

L'aspect légal

Depuis décembre 2004, les propos à caractère homophobes sont condamnés par la loi ; ou, plus exactement, les injures, appels à la haine, etc., proférés « en raison de l'orientation sexuelle » d'une personne. Les propos transphobes ne sont pas condamnés à l'heure actuelle, mais beaucoup d'associations LGBT ont comme revendication d'inclure « l'identité de genre » à la liste des discriminations interdites[1]. Si, pour notre part, nous ne comprenons pas vraiment en quoi interdire les propos insultants et discriminations en raison de l'« identité de genre » est censé protéger contre la transphobie – si un employeur refuse de recruter un homme trans, il nous paraît peu probable que cela soit parce qu'il est un homme, ou parce qu'il a une identité de genre d'homme (deux facteurs qui semblent en général plutôt bénéfiques sur le marché du travail), mais plutôt parce qu'il est trans (facteur beaucoup moins bénéfique sur le marché du travail, cela va sans dire) – on peut au moins se dire que l'idée d'une condamnation légale des propos homophobes et transphobes semble progresser, ce que l'on pourrait interprêter comme une avancée.

Un problème de cette « reconnaissance légale », qu'il s'agisse de l'homophobie mais également du racisme, du sexisme, etc., c'est qu'elle se fait sans prendre aucunement en compte les rapports de classe et d'oppressions, et qu'elle place de façon complétement symétrique les oppresseurs et les opprimé·e·s : on ne parle pas d'homophobie, de racisme, de sexisme, mais de discrimination en fonction de l'orientation sexuelle, de la race, ou du sexe. Et comme on refuse de prendre on compte qu'il y a des oppresseurs et des opprimé·e·s, il devient possible d'inverser les oppressions, cela permet par exemple à l'extrême-droite de porter plainte contre Houria Bouteldja pour « racisme anti-blanc ».

Par ailleurs, si les discriminations sexistes sont théoriquement condamnées par la loi, tout comme les injures « en raison du sexe », il n'y a pas de prise en compte de l'oppression sexiste subie au quotidien, qui, souvent, ne prend pas la forme d'insultes ou d'agressions assumées, mais de « compliments », de drague relou, de paternalisme, de coups de klaxons, etc. En ce domaine, on ne peut pas feindre de croire que les choses vont dans le bon sens : ainsi, le 4 mai dernier, le conseil constitutionnel a abrogé la loi condamnant le harcèlement sexuel, légalisant de facto celui-ci[2].

La misogynie subie par les lesbiennes et les meufs trans

Si nous ne pouvons pas nous contenter de dénoncer l'homophobie et la transphobie de manière « générale » (et en ce domaine comme dans les autres, force est de constater que le neutre est toujours le masculin), c'est parce que, en tant que lesbiennes et meufs trans, nous subissons la misogynie tous les jours.

Cette misogynie, c'est notamment, comme pour toutes les meufs, le harcèlement quotidien dès que l'on sort dans la rue, à base de drague par des inconnus, de remarques sur notre physique, de regards insistants, de sifflements ou encore quand un type nous suit quand on rentre le soir ou quand on se fait mettre une main aux fesses par un connard dans le métro ; bref, c'est le fait d'être toujours ramenée au statut d'objet sexuel, de morceau de viande sur pattes, et dans ce domaine, nous ne sommes pas dupes : même les remarques considérées comme les moins violentes et prononcées avec le sourire servent à nous rappeler, au cas où nous aurions pu l'oublier, que les hommes estiment avoir tout pouvoir sur nous.

Cette misogynie, elle prend aussi des formes un peu différentes parce qu'on est lesbienne et/ou meuf trans.

  • Sexualisation et exotisation des lesbiennes et des meufs trans, envahissement de la vie privée et de l'intimité physique.
  • Réactions parfois plus violentes quand on est visible comme meuf trans ; parfois comme lesbienne aussi, mais un peu d'une autre façon peut-être.
  • Pour les meufs trans, peur de répondre, de crier, …, de peur d'être « captée » comme trans et que l'agression sexiste ne soit doublée de transphobie.
  • Pour les meufs trans, difficulté à faire reconnaitre qu'elles ont vécu une agression sexiste (carte d'identité, tout ça), et difficultés accrues pour porter plainte.

Tout ça n'est pas pris en compte pas les enquêtes sur les LGBT-phobies car relevant du sexisme, ou parce qu'il est difficile de savoir s'il s'agissait d'une agression sexiste, transphobe ou lesbophobe : c'est un peu dur d'aller voir un agresseur pour lui demander « excuse-moi, tu m'insultes parce que je suis une meuf, ou alors c'est parce que tu as capté que j'étais lesbienne ? Ou encore, parce que tu as capté que j'étais trans ? ». Par conséquent, seule une petite fraction des agressions qu'on subit peuvent être reconnues comme lesbo/transphobes.

Visibilité des oppresseurs

Lorsqu'on regarde un peu quels sont les oppresseurs et les agresseurs qui sont visibilisés et dénoncés en tant que tels, et ceux qui passent à travers les mailles du filet, on constate qu'il n'est pas forcément inutile de lier cela à d'autes axes d'oppressions. Il y a par exemple plus de facilité à montrer du doigt certains types d'agresseurs que d'autres, et à stigmatiser certaines populations (racisés plutôt que blancs, musulmans plutôt que cathos (et athées), plutôt les pauvres que les riches (qui sont éduqués, eux), les banlieues plutôt que les quartiers bourges, etc.). De même il est plus facile de dénoncer l'homo/transphobie dans d'autres pays plutôt que dans la nôtre, et plus de facilité à dénoncer l'homophobie et la transphobie dans ces pays qu'à relayer les luttes locales menées par des personnes LGBT.

Il est par ailleurs parfois plus facile de considérer que quelqu'un est homophobe, misogyne, lesbophobe, transphobe, si c'est quelqu'un qu'on ne connait pas que si c'est quelqu'un du groupe (de la famille, des amis, …). De plus, l'oppression plus insidieuse (paternalisme, non prise au sérieux, etc.) est souvent plus difficile à dénoncer que les insultes directes ; or, souvent la misogynie prend cette forme là. Par conséquent, il est très bien de de dénoncer les oppressions à l'extérieur, mais quand on le fait au sein d'un groupe on se fait trasher, et dès que l'on nomme les oppressions, on est considérée comme méchante, violente, inquistrice, …

Conclusion

Les meufs trans et les gouines ne subissent pas simplement l'homophobie et la transphobie, mais également la misogynie, et le fait que ça ne soit pas souvent pris en compte chez les LGBT conduit à une invisibilisation, tout comme le fait que la lesbophobie et la transmisogynie ne soient pas pris en compte dans les mouvement féministes hétéro/cis.

À partir du moment où nous vivons dans un système patriarcal (entre autres), on ne peut pas se contenter de demander une prise en compte par la loi. Il est aussi nécessaire de lutter pour combattre ces oppressions, et qu'elles ne soient plus invisibilisées. En attendant, pour pouvoir continuer à survivre dans ce monde de merde, il est nécessaire de pouvoir compter sur la solidarité féministe et d'essayer de faire en sorte qu'on puisse apprendre à se défendre (auto-défense féministe).

Notes

[1] Depuis la rédaction de ce texte, le critère de « l'identité sexuelle » a été ajouté dans la loi.

[2] Celui-ci a néanmoins été réintroduit quelques mois plus tard.

- page 1 de 4