J'avais prévu un titre plus subtil, mais en fait ça résume bien.

Il fut un temps où j'étais encore jeune et naïve et où j'avais un avis plus nuancé sur le sujet, où je me disais que dans certains cas, si c'était fait avec des bases claires et dans une optique de questionner tes privilèges et blablabla, ça pouvait se justifier. J'en suis revenue.

Avant de commencer, précisons qu'il y a deux types de non-mixité de dominants : celle qui est ouvertement caca, et celle qui essaie de couvrir les mauvaises odeurs.

La première, c'est tous les groupes réservés aux mecs (ou aux blancs, etc) à cause de vieilles traditions patriarcales (ou racistes, etc.) ouvertement assumées. Ça mérite pas spéciament qu'on en parle parce que je pense que dans le milieu un peu progressiste il y a consensus pour dire que c'est de la merde. En tout cas pour certaines oppressions, peut-être pas pour toutes, mais bon, là je vais surtout parler des trucs réservés aux gars, pas trop du reste.

Ce dont je vais surtout parler, c'est la seconde catégorie, en l'occurrence les groupes de mecs qui estiment que c'est trop bien de se retrouver en groupe de mecs pour déconstruire ses privilèges, lutter contre le patriarcat, etc.

Mais avant d'en venir là, je précise qu'un autre truc dont je vais pas parler ici, c'est les groupes non-mixtes de fait. Du genre, t'as un groupe anarchiste composé uniquement de mecs (ou de blanc·he·s, ou d'hétéros, ou...), ce qui est quelque chose qui est assez couramment et qui pose plus ou moins de questions selon la taille du groupe (si sur trois personnes y'a que des gars, ça peut être la faute à pas-de-chance ; si c'est sur 30 personnes, ça pose déja plus question sur les pratiques du groupe en question), mais qui est pas un truc revendiqué.

Donc, voilà, les groupes non-mixtes gars en mode «pro-féministes». Ou parfois pas «pro-», d'ailleurs, il y en a qui se revendiquent «féministes» tout court.

Il faut reconnaître un truc, quand même, et c'est pour ça que j'avais dans le temps un avis plus nuancé sur le sujet, c'est que ça part de bonnes intention, notamment de moins faire porter aux meufs une partie de la pédagogie faite aux gars pour leur dire «si, quand tu dis/fais ça, c'est sexiste. Oh non, ne pleure pas mon petit chou».

Et sur ce point, effectivement, c'est bien quand des dominant·e·s se bougent le cul pour remettre en place les membres de leurs groupe, ça évite que les dominé·e·s, ou en l'occurrence les féministes, se retrouvent complétement épuisées, et soient en plus les grandes connasses qui arrêtent pas de faire chier les gens parce que les autres bouffons sont incapables d'ouvrir leur gueule face à leurs potes.

Cela dit, il y a pas besoin de non-mixité gars pour ça, et encore moins de rajouter un autre cadre de non-mixité masculine dans un milieu où ça arrive tout de même assez souvent de fait.

Et c'est ça le problème des groupes non-mixtes de dominants, c'est que ça rajoute de la socialisation, de la convivalité, et au final de la solitarité, entre dominants. Je pense que sur à peu près toutes les oppressions il y a le truc où quand t'es membre du groupe dominant tu as beaucoup plus de facilité à créer des liens avec d'autres gens, à avoir des réseaux, et surtout à créer des liens et avoir des réseaux avec des gens qui ont une certaine place sociale, une reconnaissance, etc. En tout cas pour ce qui est du sexisme c'est flagrant : par exemple dans tous les groupes militants mixtes que j'ai côtoyés, c'est surtout des gars qui étaient capable de relayer telle information venant d'une autre ville parce qu'ils ont un pote là-bas, ou sont en contact avec tel groupe, etc.

Donc à partir du moment où tu permets à des gars, et uniquement des gars, de créer d'autres liens avec des gars, et uniquement des gars, quelles que soient les bonnes intentions de base, ça participe à accentuer une oppression qui existe déjà. C'est évidemment pire quand c'est des groupes de gars qui ont une existence durable, parce que ça veut dire que tu sais qu'au bout d'un moment, si le groupe ne se pète pas la gueule violemment, c'est que les discussion ne portent pas sur «oh, toi t'arrêtes pas de faire de la merde sexiste, tu vas te calmer», mais que c'est sans doute des rapports cordiaux, voire amicaux. Et c'est évidemment pire quand tu fais pas un petit truc local, mais que tu veux faire de grandes rencontres pour mettre plein de mecs de différentes villes en contact.

Et là, que je sois claire : pour l'instant je pars uniquement des groupes où ça se passe relativement «bien», et où c'est pas en train de dériver soit vers un groupe masculiniste, soit vers un groupe «pro-féministe» qui a mieux compris le féminisme que ces connes de meuf.

La première dérive, le masculinisme, est sans celle pour laquelle il existe le plus de critiques : c'est lorsque des gars passent du mode «déconstuire leur privilége» et «réfléchir sur en quoi ils sont des oppresseurs» à «quand même c'est dur d'être un mec, ta meuf elle peut avorter sans te demander ton avis». Je vais pas m'étendre là-dessus parce que, là encore, ça me paraît évident que c'est de la merde.

La seconde dérive est peut-être moins perçue comme problématique : c'est quand un groupe de gars décide de faire des actions publiques (qu'il s'agisse de réunions, d'actions, d'affiches, d'autocollants, de tracs, peu importe) pour lutter sur la question du féminisme. Ce qui là encore peut partir de bonnes intentions, mais quand t'y réfléchis un peu ça revient à avoir un groupe qui prétend être actif sur la question du féminisme et dont sont tout simplement exclues les meufs. Et comme en général ces gars n'ont pas à gérer ce que les meufs féministes ont à gérer au quotidien, comme gérer des agresseurs, essayer de soutenir les copines agressées, ne rien oser faire de peur de se faire agresser, bizarrement ça va être les groupes qui vont faire les trucs valorisants, les trucs les plus publics, etc. Sans compter qu'évidemment c'est plus facile d'avoir de la visibilité quand tu as des capacités de réseauter avec des gens qui ont ou simplement d'avoir toi-même une position sociale de ouf. Prenons l'exemple de Zero Macho, qui se revendiquent «des hommes contre la prostitution» ou «fiers de ne pas être clients». En dehors des positions politiques qu'ils peuvent avoir, si tu regardes leurs positions sociales c'est assez hallucinant : y'a trois porte-paroles, dont Patric Jean, réalisateur de documentaires quand même bien diffusés (son film «la domination masculine» est, je pense, le documentaire sur la question du sexisme le plus diffusé ces dernières années), et Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo. Perso je connais peu de groupes non-mixtes meufs avec une documentariste renommée et une rédactrice en chef de journal, au mieux y'a une meuf qui mets des vidéos sur youtube et une qui fait un fanzine.

Au-delà de ça, rien que sur le principe, le résultat concret qui est de donner de la visibilité à des mecs sur la question du féminisme est plus que problématique. Est-ce que ça veut dire que je pense que les mecs peuvent absolument pas s'impliquer sur cette lutte ? Ben en fait, même pas, mais y'a d'autres façons de faire, tu peux être en soutien sans te mettre (individuellement ou collectivement) en avant en tant que mec, tu peux commencer par essayer de faire avancer les choses dans les groupes dont tu fais partie, etc. Mais faire un groupe de mecs, dont les meufs sont exclues, pour prendre la parole sur cette question, c'est une purée de mauvaise idée.

J'ai l'impression que le problème des groupes de gars là-dessus, c'est qu'il y a une vision naïve de la non-mixité, qui prend pas en compte que la non-mixité de meufs (ou n'importe quel groupe opprimé) est un élément de lutte, d'autonomie, etc., alors que dans l'autre sens c'est juste renforcer une oppression qui existe déjà de fait à plein d'endroits. Et du coup t'en arrives à avoir des groupes de gars où il faudrait respecter la confidentialité des échanges, parce que c'est de la non-mixité, alors que c'est de la non-mixité de dominants et que le minimum serait de rendre des comptes au groupe au nom duquel tu prétends avoir créé ce groupe au départ.

Voilà pour les arguments qui relèvent de l'analyse, y'a un autre truc qui est plus compliqué à étayer puisque je ne peux évidemment pas balancer de noms, c'est que perso, dans les milieux militants, je trouve ça fou le nombre de types qui traînent des casseroles d'agression ou de viol qui ont fait partie à un moment ou à un autre de groupes non-mixtes mecs censés leur permettre de se déconstruire et de ne plus être des oppresseurs. Au mieux je pourrais me dire que ces groupes ne marchent pas, mais en fait je pense que si, malheureusement : ils offrent à des gars des outils supplémentaires pour opprimer des meufs.

Tout ça pour en conclure avec le point de départ : la non-mixité de dominants, tu peux mettre tout le désodorant que tu veux pour essayer de masquer l'odeur, c'est caca.