J'avais dit dans le précédent article que j'en ferai peut-être un là-dessus, et ça avait vaguement l'air d'intéresser des gens, donc voilà.

Histoire de parler un peu dans une position située, je vais commencer par me « situer » et dire que j'imagine que je peux à peu près me qualifier d'asexuelle, et à peu près pas de bisexuelle puisque je suis lesbienne. Accessoirement, bien que ça n'ait sans doute pas grand-chose à voir, mais disons-le quand même : je ne suis pas cis.

Une petite note là-dessus : en vrai, je suis vraiment pas fan de « l'étiquette », pas dans le sens « on est tous des êtres humains, je ne comprends pas les gens qui se mettent des étiquettes », mais que ça me gonfle VRAIMENT quand on me colle des étiquettes sans que ce soit un choix voulu. Donc pour être claire : j'ai une identité de lesbienne, parce que pour moi c'est aussi une identité politique et pas juste une orientation sexuelle, ET C'EST TOUT[1]. Ce qui veut dire par là que c'est pas parce que j'ai d'autre parcours, statuts ou je sais pas quoi que j'autorise d'autres gens à m'étiqueter avec telle ou telle étiquette et à me balancer ça à la gueule.

Donc : là je me situe parce que pour cet article ça peut être intéressant (notamment parce que je parle pas entièrement dans une position d'exteriorité et que je n'ai pas exactement la même position que celle du mec cis hétéro blanc etc. qui viendrait dire que le seul truc qui compte c'est la lutte de classes), maintenant si à un moment vous vous sentez légitime pour me ressortir les trucs que je dis sur moi dans un autre contexte, m'outer à des gens à un autre endroit, ou je ne sais pas quoi, je vous traquerai, je vous retrouverai et je vous arracherai le cœur. Ou peut-être pas, mais sérieusement, le faites pas, c'est vraiment gavant de se voir coller des termes alors qu'on a pas choisi de s'identifier avec. Je prends un peu de temps pour dire ça parce que ça arrive, et c'est pénible.

Ceci étant dit, revenons aux privilèges dont je voulais parler, et pourquoi je suis assez dubitative sur le fait de qualifier ça de privilège.

Le « privilège monosexuel »

Le plus gros problème que j'ai avec ça, comme je l'ai un peu un peu évoqué dans le précédent article, c'est que ça regroupe deux catégories différentes de population, c'est-à-dire les personnes homos et hétéros, comme si elles avaient la même place de dominants. Alors certes, on pourra me répliquer que lorsqu'on parle de privilège masculin, on met dans le même sac des mecs blancs super bourges et des mecs racisés prolos. Sauf que dans ce cas là, il y a l'idée que les statuts se cumulent, et que même un mec racisé prolo aura plus de pouvoir qu'une meuf racisée prolo.

Ce qui ne marche pas tout à fait avec l'idée de privilège monosexuel, puisqu'on ne peut pas vraiment dire que même une lesbienne monosexuelle aura plus de pouvoir qu'une lesbienne bisexuelle, vu qu'en général les catégories hétéro/bi/homo sont conçues comme à peu près mutuellement exclusives (on pourrait envisager d'autres classifications, certes, mais là actuellement c'est plutôt comme ça).

Après on pourrait me dire : ouais, mais en fait c'est juste que tu ne veux pas reconnaitre qu'en tant que lesbienne tu es en situation de domination par rapport à des meufs bies.

Ben ouais, exactement[2], et en tout cas je trouve ça bizarre de considérer que t'as la même position de domination que tu sois hétéro ou homo.

Le « privilège sexuel »

Là, c'est un peu différent, puisque par rapport au cas précédent, on pourrait effectivement dire que c'est plus compliqué pour une lesbienne asexuelle que pour une lesbienne sexuelle[3] vu qu'être asexuel ou pas c'est un truc qui est a priori orthogonal par rapport au fait d'être homo, bi ou hétéro, vu que ce n'est pas parce que tu es asexuel·le que tu n'as pas d'attirances ou envie d'avoir des relations.

Du coup je vais dire les choses de façon un peu crues et sans y aller par quatre chemins, et on verra comment c'est reçu : je suis de moins en moins pour la « non-hiérarchie de toutes les oppressions » et inclure n'importe quel vécu pas évident comme une oppression.

Autrement dit, non, je ne pense pas que les personnes « sexuelles » aient le pouvoir par rapport aux personnes « asexuelles ». Je pense qu'il y a des mécanismes d'injonction à la sexualité qui sont super pourris, mais je ne sais pas si on peut dire que c'est un truc qu profite aux personnes « sexuelles » en général, puisque je pense notamment que c'est quelque chose qui opprime énormément les meufs, parce qu'en fait je pense que la « sexualité » et les relations amoureuses en général (je suis pas persuadée qu'une relation romantique asexuelle soit exempte de ça, par exemple) c'est un lieu qui est le vecteur d'énormément de rapports de pouvoirs (notamment, mais pas que, mecs/meufs).

(Et d'autres, tiens)

En fait je crois que ce qui me gêne le plus dans tous ces « nouveaux » privilèges qui apparaissent (au sens où on en parle), c'est qu'il y a une volonté de calquer les conclusions d'une analyse sur d'autres oppressions mais sans forcément faire un réel travail de réflexion sur les rapports de pouvoir, de domination, qui se jouent. Et je me pose de plus en plus de questions sur ce que désigne exactement le terme « privilège » : est-ce que c'est l'appartenance à un groupe dominant qui détient une forme de pouvoir sur un groupe dominé, ou est-ce que c'est « juste » avoir la liberté de faire des trucs, qui devient tout de suite beaucoup plus large ? Est-ce que ça a vraiment un sens, par exemple, de parler de « privilège mince » ? Je me demande ça sincèrement alors que je suis grosse, et que j'avoue qu'il y a des moments où, oui, les personnes minces me soûlent et où j'ai pas envie de les voir, mais est-ce qu'il y a vraiment un rapport d'oppresseur au même sens que les « classiques » sexe/race/classe ? Je suis pas persuadée. Ou alors est-ce qu'on se dit que la notion de « privilège » c'est quelque chose qu'on doit dissocier de la notion d'oppresseur/opprimé ? Mais alors on parle de quoi, exactement ?

Bref, j'ai pas de réponse claire à apporter, mais je suis de plus en plus dubitative sur l'idée de non-hiérarchie absolue des luttes et d'élargissement des oppressions à plein de choses (il y avait une discussion sur la notion de végéphobie, par exemple), et en même temps j'ai pas spécialement envie de faire ma stalinienne « ce qui compte c'est la lutte de classes, le reste c'est des luttes parcellaires », mais je sais pas vraiment comment résoudre ça.

O ! Déesse de la dialectique, éclaire-moi.

Notes

[1] Pour ce qui est des identités relatives aux questions de genre de sexualité ou je ne sais pas quoi, en tout cas. Par exemple je suis aussi skin antifa et debianiste, mais ça n'a pas grand-chose à voir.

[2] On pourrait m'objecter « oui mais en milieu LGBT tout ça », ce à quoi je répondrai que le milieu LGBT et ce qui peut bien se passe dedans, je m'en cogne complètement.

[3] Je pense que parler d'asexualité et de lesbianisme ça demanderait un truc vraiment à part vu qu'il y a beaucoup l'idée que les lesbiennes n'ont pas vraiment de sexualité, ce qui ne s'applique pas de la même façon pour les gays par exemple (ni pour les hétéros, évidemment), Peut-être qu'il y a des trucs là-dessus, d'ailleurs, je sais pas.