Suite à certaines discussions « Internetesques » sur la notion de militantisme par Internet, j'avais envie de faire un petit article là-dessus, vu qu'il se trouve que je suis militante et que je passe pas mal de temps sur Internet.

Donc déjà, est-ce que je considère que mon activité sur Internet est du militantisme ? Majoritairement, non, pour moi ça relève du divertissement ou du passe-temps, en tout cas pour ce qui consiste à glander sur Twitter ou aller regarder les derniers articles de blogs de gens que je suis vaguement. De la même façon, je précise, que je considère pas que je fais un acte militant en allant à un concert de Oi!, quand bien même c'est des groupes militants et dans un lieu militant. (C'est déjà autre chose s'il s'agit de participer à l'organisation.)

Alors vous allez me dire : il faudrait peut-être définir ce que j'entends par « militant », ce à quoi je répondrai : OH MON DIEU DERRIÈRE VOUS, IL Y A UN CLOWN ARMÉ D'UN COUTEAU QUI VA VOUS ÉGORGER ! (*profite de la diversion pour s'eclipser sans répondre à la question*).

Cela dit, je veux bien donner quelques exemples de ce que je considère, dans la vie réelle, comme des trucs relevants du militantisme, et des trucs qui n'en relèvent pas, sans dire que c'est une vérité absolue ou quoi, histoire de présenter un peu comment je vois les choses :

Trucs où j'ai l'impression d'être dans une démarche militante quand je les fais :

  • écrire un tract ou un article de journal ;
  • participer à une réunion afin d'organiser une action (au sens large, l'action pouvant être une manifestation, une discussion, une projection de film, whatever) ;
  • participer à une manifestation, coller des affiches, etc.

Trucs où j'ai pas spécialement l'impression de militer quand je les fais :

  • lire un article, un bouquin, voir un film, intéressant qui m'apprend des trucs ;
  • discuter avec des potes en buvant des bières, y compris si ces potes militants et qu'on parle de politique ;
  • me prendre la tête avec mon oncle Bob de droite à un repas de famille.

On pourra me répondre que c'est un peu arbitraire, que tel ou tel truc pourrait rentrer ou ne pas rentrer dedans. Après on pourrait aussi dire qu'il y a un continuum de la définition du militantisme qui peut aller de « t'es pas vraiment militant·e si tu t'engages pas dans la lutte armée » à « le simple fait de vivre quand on est dans un groupe minorisé est un acte militant », mais au final une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit (d'ailleurs c'est juste pour faire un article plus long que je le dis), donc je préfère partir sur quelques exemples concrets.

Partant de là, on voit que les exemples que j'ai donnés comme faisant partie du militantisme dans la vie réelle peuvent aussi être effectués par Internet, en tout cas pour certains (participer à une manifestation semble difficile par Internet, même si avec le développement des drones, on sait jamais).

De fait entre écrire un article de blog ou un article pour un journal militant, il n'y a pas forcément de différence flagrante : du texte, c'est du texte, qu'il soit imprimé ou lu sur écran (et parfois il y aura les deux versions, de toute façon). Et là-dessus, je pense qu'il y a des choses qui se font « par Internet » et qui permettent notamment de trouver des textes intéressants sur des thématiques très spécifiques qu'on ne verrait pas forcément abordées souvent dans tel ou tel journal anarchiste. Je pense que globalement c'est plutôt une bonne chose. Là où je serai quand même critique, c'est que j'ai l'impression que c'est souvent quelque chose de très individuel. Après, je ne suis pas contre le fait qu'il y ait des choses individuelles, hein, d'ailleurs je suis bien contente d'avoir un blog où je peux dire ce que je veux sans qu'on vienne me faire chier parce que ça correspond pas à la ligne du parti, et où accessoirement je peux être juge, jurée et bourreau pour ce qui concerne les commentaires. Le problème, c'est qu'il y a assez peu de choses collectives qui se font à ce niveau. Il y en a quelques unes, mais globalement les sites collectifs proposant des textes militants proviennent surtout de groupes (au sens large, qu'il s'agisse de groupe affinitaires ou de partis structurés) qui ont avant tout une existence en dehors d'Internet, ce qui pose à mon avis la question de faire des choses un peu collectives uniquement par Internet.

Un autre exemple symptomatique de ça, c'est dans ma liste d'exemple de trucs militants, le fait de participer à une réunion. C'est un truc qui se transpose assez facilement avec Internet, avec des choses comme les listes mails de travail, ou des choses comme les téléconférences. Sauf que c'est des choses qui, j'ai l'impression, sont surtout utilisées par des groupes ayant une existence dans le monde physique et qui se donnent un moyen supplémentaire de communiquer, et très peu par des groupes qui émergeraient via Internet.

Conclusion : est-ce qu'il y a possibilité d'utiliser Internet comme un outil pour militer ? Oui, carrément. Est-ce que c'est possible de ne militer que par Internet ? Peut-être dans l'absolu (pourquoi pas), mais à l'heure actuelle, avec les usages qu'on a, ça me paraît compliqué si on veut être dans une démarche un peu collective, même s'il y a sans doute des choses qui existent et dont je ne suis pas au courant[1].

Après, je pense qu'il y aurait des grandes études à faire sur les spécifités du militantisme via Internet. En plus de l'aspect individuel que j'ai évoqué, un autre truc que je voudrais mentionner vite fait c'est la distinction floutée entre ce qui est « interne » et « externe » (ce qui peut être lié au point précédent). En gros je me dit régulièrement en lisant des discussions sur Internet que c'est chelou de voir ces choses en public, lisibles par n'importe qui, alors que ça devrait être discuté en priorité au sein d'un groupe ou en tout cas à l'intérieur de personnes qui partagent un même courant. Après, peut-être que je suis réac et que c'est une évolution normale causée par les réseaux sociaux et qu'il faut faire avec, je n'en sais rien. De même qu'il y a d'autres choses qui me semblent induites par l'utilisation massives de réseaux sociaux, comme le buzz, des dynamiques au final très affinitaires, l'importance de la « popularité », et qui mériteraient peut-être d'être analysées un peu (et peut-être que c'est fait, j'avoue que je lis pas des masses de trucs sociologiques), et qu'on se penche un peu sur l'usage qu'on se fait de la technologie plutôt que suivre la dernière mode (et j'ai conscience que dire ça c'est très « yakafokon », je peux pas dire que je le fasse des masses.

Bon, et puisque jusque là j'ai été assez mesurée, je vais sortir un peu ma bile.

Je pense que, collectivement, on fait quand même de la grosse merde avec Internet. Je veux dire, y'a quelques trucs chouettes qui se font, des collectifs militants qui proposent des hébergements web alternatifs pour des groupes histoire de pouvoir avoir un blog à la fois sans se prendre la tête et sans, je sais pas, avoir de la pub. Il y aussi des choses comme Indymedia, Rebellyon, Paris Luttes infos, qui sont pour le coup des trucs collectifs et qui permettent la publication d'informations liés à des choses militantes.

Mais pour le reste, c'est pas glorieux... allez, quelques exemples :

  • avoir un compte Twitter ou Facebook « pour soi », c'est une chose, et je comprends vu que je suis un peu trop accro aussi, malheureusement. Mais quand la conséquence de ça, c'est que la diffusion d'informations militantes ne passe que par là, désolée, mais ça craint du boudin. Quand je vois des manifestations pour lesquelles les organisat·eur·rice·s ont pris la peine de faire une page Facebook mais pas d'annoncer sur le site militant du coin (voir ci-dessus), ça me pose quand même question ;
  • j'en rajoute une couche sur les évènements Facebook. Sérieusement, les groupes militants qui utilisent ça et invitent des gens, je suis désolée mais ça m'énerve. Surtout quand la liste des personnes « invitées » et de celles qui ont « dit » qu'elles y allaient est publique. Pour moi, c'est absolument irresponsable,c'est complètement permettre le flicage des gens. Bon après peut-être que je suis parano, on va me dire, mais quand même ;
  • les sites et blogs militants qui ne se donnent pas le moindre effort pour être un minimum indépendant d'une boîte, qu'il s'agisse de trucs où t'as de la pub chiante et contradictoire avec ce que tu défends (d'accord, on peut utiliser Adblock, mais c'est pas une raison) ou des sites qui disent explicitement dans leurs conditions d'utilisation qu'ils peuvent utiliser tout ce que tu postes comme contenu pour, de façon générale, faire des bénéfices. Alors je peux comprendre qu'individuellement on ait pas les compétences ou l'argent pour avoir un truc un peu carré, mais quand il s'agit de groupes constitués, j'ai un peu plus de mal.

Et pour conclure sur le truc qui va peut-être me faire passer pour une connasse élitiste : je peux comprendre que des gens ne considèrent pas le militantisme sur Internet comme une priorité, n'aillent sur Internet que pour se changer ies idées, et du coup fassent pas hyper gaffe là-dessus. Je suis un peu là-dessus (même si je suis assez ambivalente) avec un côté un peu réac « le vrai militantisme, c'est dans la rue, Internet c'est pour faire mumuse », et c'est peut-être une erreur en terme de stratégie (parce que oui, Internet permet de toucher des gens et en vrai je pense que les organisations anarchistes et d'extrême-gauche ont globale pas mal de retard sur ce sujet).

Mais à partir du moment où on veut faire du militantisme sur Internet quelque chose d'important, où on râle sur les gens qui reprochent au militantisme par Internet de ne pas être du vrai militantisme, il me semble qu'il faut se donner un minimum les moyens de ses ambitions et pas juste utiliser des outils clé en main et censément gratuits produits par des entreprises qui au final ont un peu le même fonctionnement que TF1, c'est-à-dire de vendre du temps de cerveau disponible (mais en le vendant en plus grâce au contenu qu'on leur apporte gratuitement). Bref, il me semble que le militantisme par Internet implique d'avoir un minimum de réflexion militante concernant Internet et les nouvelles technologies, et là-dessus je pense qu'on est pas sorti de l'auberge parce que c'est des enjeux qui sont souvent vus comme réservés à des experts un peu chiants. D'ailleurs, là, je parle de ça, je suis chiante et moralisatrice, alors que je dis pas non plus — je serais mal placée — qu'il fsaut supprimer tout compte Facebook, Twitter, Google, etc. et que mon propos est pas de dire que chacun·e devrait être capable d'avoir et de gérer son propre serveur dans sa cave, mais plutôt de dire que collectivement on pourrait déjà commencer par promouvoir les solutions alternatives qui existent, les améliorer, en créer d'autres.

Notes

[1] Par exemple pour sortir du cadre du militantisme anticapitaliste/anarchiste/féministe, des projets du type « logiciel libre » — comme Debian — ont pu émerger et se construire très majoritairement grâce à Internet et ont un aspect collectif, avec une organisation, etc Par contre je vois peu d'exemples d'émergence de tels projets collectifs en dehors du domaine assez spécifique hacker/geek.