Je n'ai pas l'habitude de parler ici[1] des petites embrouilles qui ont lieu sur Twitter, vu que ça n'intéresse pas forcément grand monde, mais il me semble que l'affaire en question est sorti un peu du microcosme microblogging. En effet, par une succession compliquée d'évènements, une liste contenant un certain nombre d'informations sur des « militant·e·s » sur twitter (liste dont je faisais partie, comme beaucoup d'autres), notamment féministes, antiracistes et/ou LGBT, ont fini par se retrouver sur un site d'extrême-droite.

Ce qui est le plus atterrant dans cette affaire est que tout cela est le fruit de l'action de militants de gauche et d'extrême-gauche.

Le but de cet article n'est pas de blâmer en particulier certaines personnes (je ne donnerai d'ailleurs aucun nom), mais d'analyser un peu comment on a pu en arriver là. Essentiellement, par des attitudes machistes (et racistes, transphobes, homophobes...) revendiquées chez certains mecs d'un côté, et un manque sidérant de réflexion sur des questions féministes, antiracistes et LGBT de l'autre.

Je vais essayer de résumer la situation, en espérant ne pas rendre les choses trop pénibles à lire.

Les « factions » en présence

Twitter est un réseau social sur lequel, comme sur d'autres, se retrouvent notamment des personnes plus ou moins militantes. Ces personnes ne sont pas toujours d'accord, il y a différentes tendances politiques, y compris au sein « des féministes », « des anarchistes », « des anticapitalistes », etc. Parler de groupes est parfois un peu compliqué car il ne s'agit pas d'organisations politiques mais essentiellement de liens, souvent en bonne partie affinitaire, entre des personnes, liens qui évoluent au cours du temps, ce qui est d'ailleurs souvent la cause de drames mineurs (machin a arrêté de me suivre, pourquoi tu t'es mis à suivre bidule ?, etc.)

Parmi ces regroupements au final plus affinitaires que politiques, il y en a un constitué de « militants » de gauche, qu'on pourrait désigner à la fois critique du PS mais également de ces gauchistes de LO et du NPA et encore plus des anars. Mais ce qui caractérise surtout ce groupe, c'est une façon de s'attaquer à des féministes, et en particulier à des personnes qui se visibilisent comme racisées ou comme trans.

Il convient de signaler que ces personnes ne se revendiquent pas, et ne se pensent sans doute pas, spécialement anti-féministes, racistes, ou transphobes et leur manière d'attaquer des gens est rarement (même si cela arrive occasionnellement) frontalement raciste, misogyne ou transphobe, préférant plutôt attaquer telle ou telle revendication, tel propos, etc. en se cachant derrière le fait qu'ils ne sont pas racistes/misogynes/transphobes mais que les militantes qu'ils attaquent, ils les attaquent sur des divergences militantes.

Cet argument ne tient pas la route très longtemps lorsqu'on a une vision d'ensemble : clairement, on voit que leur façon de choisir leurs cibles n'est pas anodine, que s'ils prétextent une divergence politique pour attaquer des militantes ils sont rarement capables de discuter sur le terrain politique, etc., mais disons qu'ils peuvent faire vaguement illusions chez certaines personnes qui ne regardent pas de trop près.

Il n'y a pas, jusque là, de spécificité propre aux réseaux sociaux. Bénies sont les militantes qui n'ont jamais eu à croiser ce genre d'énergumènes, qui cachent en général leur antiféminisme, leur racsme et leur mépris des LGBT derrière, d'une part, des analyses incompréhensibles sur le « post-modernisme », l'« identitarisme », etc., et d'autre part derrière les arguments plus classiques des machos et des racelards : « oh là t'as pas d'humour », « on peut plus rien dire », « mais qu'est-ce que t'es susceptible ».

 La particularité d'Internet

La particularité d'Internet, en revanche, c'est que les gens n'habitent généralement pas à côté, et donc lorsqu'un groupe de potes veut communiquer entre eux (et sans que ce soit public) il y a des échanges, peut-être par mail, ou par facebook, ou par compte privé sur twitter.

Et ce qui s'est passé c'est qu'un document « interne » qui circulait entre ces gars a fini par fuiter, et qu'on voit la façon donc ces mecs parlent des féministes (notamment) entre eux. Évidemment, on s'en doute, que les petits machos, lorsqu'ils parlent de nous autour d'une bière, c'est pas joli joli. Mais là, il y a un document écrit donc déjà on voit les choses noir sur blanc et... ben effectivement, comme on s'en doutait, c'est pas joli joli.

Le document en question

Le document en question est un fichier Excel, qui liste 95 comptes Twitter. On y trouve, a priori, un peu de tout, en tout cas de tout ce qui est vaguement « à l'extrême-gauche » et qui n'est pas d'accord avec notre groupe de petits machos sus-mentionné.

Ce qui frappe, en revanche, c'est les qualificatifs qui décrivent ces pseudos. En effet, à chaque pseudo correspond deux champs, qui peuvent être remplis ou pas, pour désigner à la fois si cette personne est féministe, anarchiste, mais aussi homosexuelle, trans, grosse, racisée, etc.. Histoire de s'y retrouver, le ou les rédacteur(s) a(ont) prévu un petit lexique en bas, qui résume à quoi correspond chaque champ. Je le reproduis ici. Rappelez vous que les gens qui ont participé à ça sont censés être « à la gauche de la gauche », ce n'est pas évident :

  • anar : survivant du 1er Kronstadt, mais pas du 2e (à venir)
  • antifa : émotion blanche
  • antirass : racisme anti-blanc
  • fem : sexisme anti-male
  • geek : libertaré qui joue à WoW
  • homa(sic) : voir homo
  • homo : voir homa
  • lipo : leur cul = continent perdu
  • NPA : self-explanatory
  • pross : pute ou mac
  • soce : droite
  • trans : iel
  • veg : assassins de légumes
  • whiteknight : espère coucher avec iels

Je ne vais pas détailler pourquoi ces descriptions sont pour le moins empeintes de sexisme, d'antiféminisme, de transphobie et de racisme, mais passer directement à l'autre particularité de ce document, c'est-à-dire les commentaires personnalisés dont sont affublés un certain nombre de pseudos.

À titre personnel, tout ce qu'on dit de moi est plutôt bénin : « amie de Untel ». J'ai de la chance. Certaines personnes ont droit à des qualificatifs vagument politiques (« hippie libéral-libertaire EELV ») mais un certain nombre de meufs ont droit à des commentaires gratinés sur leur physique et ce qu'il inspire à nos machos : « Bonnasse, Fap-time de Untel (qui approuve) », « Autre bonnasse, boobs de Machin », « gros boobs », « petits boobs ».

On voit donc que notre groupe de « militants » à la gauche de la gauche a donc un fichier qui liste non seulement si leurs « adversaires politiques » sont homosexuelles, trans, racisées, grosses, mais au passage parlent des meufs dans des termes dignes de collègiens post-pubères à la cour de récré.

Après la fuite de ce fichier, il va sans doute leur être plus difficile de prétendre que leur façon d'attaquer « comme par hasard » des militantes féministes racisées ou trans ne relève pas d'une volonté misogyne, raciste et transphobe consciente, puisqu'ils font quand même des fiches avec ces critères.

La fuite de ces informations

Ce fichier a « fuité », c'est-à-dire que quelqu'un qui y avait accès l'a balancé. Je ne connais pas les détails de comment ça s'est passé, mais toujours est-il que cela a fini dans les mains de blogueurs antifas qui ont décidé d'en faire un article, afin de dénoncer ces comportements.

Malheureusement, ces blogueurs antifas ne se sont visiblement pas dit au départ que ma foi, il fallait flouter correctement ce document, et le résultat c'est que cette liste, ou une partie en tout cas, s'est manifestement retrouvée dans les commentaires d'un blog d'extrême droite.

Ce qui est le plus navrant dans tout ça, c'est la réponse initiale de ces blogueurs (qui ont fini par comprendre le problème, mais trop tard) : les informations étaient de toute façon publique puisque c'est des comptes twitters publics, et il n'y a pas le vrai nom des gens.

Ce qui montre une méconnaissance totale de certaines problématiques, et notamment, mais pas que, liées à la notion d'outing : effectivement, il n'est pas insultant d'être homo ou trans, mais lorsque cela est révélé sans ton accord, en particulier si c'est repris par l'extrême droite (mais pas que, malheureusement), c'est une forme de violence, et ça peut entraîner des agressions, du harcèlement, etc. La logique, je pense, de nos camarades était que les personnes avaient dû, pour se retrouver anisi étiquetées dans le document, dire sur Twitter qu'elles étaient homos ou trans, et donc c'était public et voilà il n'y avait pas de souci. Sauf que ce n'est pas parce que tu as dit il y a 2 ans que tu étais homo que tu as forcément envie que tout le monde se mette à le répéter maintenant, en particulier sur un site qui a une audience plus large que ton compte twitter.

Bref, il ne s'agit probablement pas là d'une volonté consciente, machiste, raciste ou transphobe comme celle qui a pu guider l'écriture du document, et plutôt d'une erreur politique résultant d'une méconnaissance de ce que peuvent subir des meufs, des LGBT ou des personnes racisées.

La morale de tout ça

Comme je le disais au départ, je pense que cette situation n'est au final pas très original. Des machos censément de gauche ou d'êtreme gauche mais qui passent leur temps à cracher sur les militant·e·s féministes, antiracistes, ou LGBT, il y a un certain nombre, et malheureusement pas que sur les réseaux sociaux. Le contenu du fichier, s'il est atterrant, n'est pas non plus au final très surprenant : on se doute que ce même genre de connards passe son temps, lorsqu'ils sont entre eux, à déblatérer sur quelle meufs ils peuvent baiser, à balancer que machine est trans et que bidule est pédé, haha, tu le savais ? et que quand même unetelle a grossi, oh la la.

Ça n'empêche pas qu'il y a des spécificités. Il ne s'agit pas juste d'une discussion de comptoir, mais d'un document écrit qui constitue un fichier, pas juste au sens informatique du terme, qui a probablement circulé entre un certain nombre de mecs de cette liste. En particulier, la question juridique se pose de manière différente que lorsqu'on apprend que Bob a sorti des trucs dégueulasses sur nous avec dans un barbecue ses potes. Le fait de lister des gens en répertoriant, sans leur consentement, si elles sont racisées, homos ou trans peut poser quelques problèmes et il n'est pas impossible qu'une des nombreuses personnes citées dans ce document décide de porter plainte.

Cela dit, il me semble que la morale à tirer de tout cela s'applique de manière plus générale : il est peut-être temps qu'à un moment donné on commence à prendre certaines questions un peu plus au sérieux pour éviter que ce genre de conneries ne se reproduisent trop souvent. Et ça veut dire non seulement dégager et lutter contre les machos, les racelards, les homophobes et les transphobes et de manière général les réacs de tous poils, mais aussi prendre en compte certains rapports d'oppressions pour ne pas metre en danger des meufs, des personnes racisées ou des personnes LGBT en prétendant les soutenir. Et éviter la situation, au final fort peu original, où des mecs débarquent avec leur gros sabots et laissent les meufs se démerder pour gérer la merde derrière eux.

Notes

[1] Les mauvaises langues diront que je n'ai plus l'habitude de parler ici, tout court.