Tant que j'en suis à parler de ce qui se passe sur les réseaux sociaux... (promis, après j'arrête).

Un certain nombre de textes sont sortis récemment pour parler de la violence dans les milieux « militants » sur Internet. J'en oublie sans doute un certain nombre, mais parmi ceux dont je me souviens, il y a eu :

Signalons aussi le texte Féminisme et terrorisme, sur Suck My Glock!, qui s'amuse à reprendre des morceaux de la brochure de Léon Trotsky (et de sa préface), Terrorisme et communisme, avec un résultat assez... frontal :

Ivresse sanguinaire ! s'écrient tous les philistins. C'est exactement le contraire. Plus la révolution féministe se montrera décidée, hardie, impitoyable avec l'ennemi, plus sa victoire sera rapide, et donc moins sanglante, moins coûteuse en vies humaines pour les femmes. Voilà comment raisonnent des féministes : en matérialistes implacables, et non en pleurnicheuses ou pusillanimes petites bourgeoises. Hésiter, tergiverser, vouloir fixer des codes de conduite, vouloir éviter l'affrontement inévitable, apporter la moindre restriction à la marche implacable de la révolution féministe, c'est l'affaiblir; ce n'est pas épargner des vies humaines, c'est préparer, dans le meilleur des cas, des bains de sang supplémentaires, c'est, dans le pire, préparer des désastres.

Cela dit, c'est des autres textes dont je vais parler. Il y a des choses pas inintéressantes là-dedans, et qui méritent d'être discutées, et aussi des choses qui sont, disont, moins intelligentes. Je vais commencer par celles-ci, en prenant surtout en exemple des extraits du texte sur Piment du chaos, car étant le seul texte de la liste (à ma connaissance) écrit par un homme, c'est sans suprise celui qui dit le plus de bêtises sur le féminisme.

Pour en finir avec ce piment du chaos

La première chose assez surprenante dans ce texte, c'est qu'il nous explique que dans le milieu des « miiltants SJW » (dont je ne sais pas, au juste, ce qu'il est censé désigner exactement), grosso-modo les rapports d'oppression sont à peu près inversés :

Là ou dans la société mainstream, on est avantagé si on est un homme blanc cis hétérosexuel riche (etc), dans le milieu militant on va privilégier les opprimés, c’est à dire ceux qui n’ont pas ces privilèges.

Mais qu'est-ce exactement qu'être privilégié selon ses critères ? Le paragraphe précédent nous donne un indice :

Si vous êtes mince, par exemple, il faut chercher longtemps avant de trouver une subculture dans laquelle cela ne vous avantage pas, bien que cela finisse toujours par se trouver.

Ce qui est notable dans cette citation, c'est l'adresse du lien sur lequel pointe la fin de la phrase : la page wikipédia « Fat fetishism ». On sera ravie d'apprendre que pour ce gars, avoir des mecs qui nous fétichisent, ce n'est pas juste des porcs dégueulasses, mais qu'on a une situation qui nous avantage en tant que grosse. Facile, alors, de voir des espaces où les femmes sont effectivement avantagées par rapport aux hommes : pas besoin d'aller chez les « SJW », dans la société patriarcale, les femmes ont des entrées gratuites dans les boîtes de nuit, et les hommes expriment tous leurs fantasmes dessus ! Serait-ce donc que les femmes sont avantagées ?

Bref, pour contredire cette prose qui flirte avec le masculinisme : non, même dans les milieux féministes il n'y a pas franchement inversion des rapports d'oppression ; on continue à y subir des effets de notre société patriarcale et raciste, à vouloir lécher le cul des mecs, à trasher les meufs trop féminines, à stigmatiser les femmes trans et racisées, etc. Il y a sans doute des choses qui s'expriment différemment, qui vont peut-être plus prendre la forme d'exotisation ou de fétichisation, mais ça n'est pas pour ça que les opprimées deviennent subitement les dominantes.

Une autre divergence politique profonde que j'ai avec l'auteur de cet article, c'est sa vision libérale du militantisme :

J’ai le sentiment d’en avoir retiré tout ce qu’il y avait à en retirer, qu’y rester plus longtemps sera maintenant contre-productif pour mon évolution personnelle et ma production écrite.

On voit là le symptôme d'une approche finalement limite « carrièriste » du militantisme. Il ne s'agit pas de lutter pour changer le monde, mais d'en retirer tout ce qu'on a à y retirer, de supprimer toute notion de lutte pour parler d'« évolution personnelle ».

Ce n'est malheureusement pas le seul texte à avoir cette approche, et c'est pour ça qu'à plusieurs reprises j'ai placé le mot « militant » entre guillemets, puisque selon les personnes qui l'emploient, il ne s'agit pas forcément de s'organiser pour lutter, mais d'une forme alternative de développement personnel.

Dans la suite du texte, cependant, j'essaierai de surtout parler des conséquences de la « violence » sur les réseaux sociaux « militants » en terme d'organisation des opprimé·e·s pour leur lutte, et pas en but de permettre le développement personnel d'untel ou d'unetelle. Pour être claire : je ne pense pas que le militantisme ait pour but de devenir « une meilleur personne », d'avoir une vie plus heureuse, de favoriser son développement personnel ou d'ouvrir ses chakras. Ça peut, éventuellement, parfois en être une conséquence (pour les premiers points, en tout cas), mais cela n'a rien d'évident : s'engager dans une lutte, et notamment dans la lutte féministe, cela peut avoir un coût, parfois lourd (cf cet article sur Comment peut-on être féministeFéministe, le prix à payer). Ne voir le militantisme que sous l'angle de ce qu'on peut en retirer, c'est, comme le dirait Trotsky, avoir une approche de pusillanime petit-bourgeois.

 De la violence en milieu militant

Ceci étant dit, passons maintenant aux choses plus intelligentes qu'on peut trouver dans les textes que j'ai mis en lien au début, et notamment les critiques faites à une forme de militantisme par Internet, que je ne saurais pas forcément qualifier en terme de courants, mais qui me semble beaucoup inspiré par les mouvements anglo-saxons, pas mal développée via Internet et notamment des Tumblr et Twitter. Si j'essaie de synthétiser, j'y vois les critiques suivantes :

1) Le fait qu'il faille être « parfait·e » dès qu'on débarque, et qu'on ait pas droit à l'erreur

En gros, on peut vite se faire tomber dessus sans ménagement quand on débarque et qu'on dit une bourde ; et ça peut être gardé en mémoire fort longtemps par la suite.

2) La logique de « positionnement située » poussée à l'extrême et parfois à l'absurde

Où en gros on est « légitime » à parler si on est « concernée » par une oppression, à tel point qu'on va parfois demander à des gens de s'outer, ou les outer malgré elles, ou présupposer qu'elles sont cis/blanches/... alors qu'elles ne le sont pas.

3) De même pour la logique de « la colère des opprimé·e·s est légitime » qui en vient à justifier des abus

C'est un point sur lequel je reviendrai, parce qu'il me semble qu'il y a deux choses qui sont mélangées, alors qu'elles sont assez distinctes :

  • le fait d'être super agressi·f·ve, et d'être beaucoup à l'être, envers quelqu'un·e pour quelque chose qui n'est « pas si grave » ;
  • le fait d'utiliser de mécanismes oppressifs dans cette colère ;

4) Le fait de n'attaquer la question de la légitimité de la colère que sous l'angle personnel et pas collectif

L'expression de la colère peut faire du bien à la personne qui l'exprime, mais elle peut être contre-productive pour d'autres personnes de sa classe et plutôt faire flipper d'autres gens.

5) Le manque d'empathie sur Internet, où on a tendance à oublier que la personne qu'on a en face de nous n'est pas que virtuelle

6) Le fait que parfois c'est les alliés qui gueulent, sans considération sur le fait de savoir si ça fait vraiment du bien aux victimes de l'oppression/agression qu'ils dénoncent

Je ne vais pas revenir sur tous ces points. Je suis assez d'accord avec le second, mais il me semble qu'il faudrait plutôt un article spécial là-dessus (en attendant, je trouve celui-ci intéressant, quoique ne parlant pas exactement de cette situation : Situez-vous qu'ils disaient, sur Skinny Fat Grrl). De même, je suis d'accord avec le 6, qui me paraît un problème récurrent (pas que sur Internet) ; mon article précédent parle d'un exemple qui est une bonne illustration des soucis que ça peut poser. Le point 5 ne me paraît pas très intéressant à aborder sous cet angle (ce qui ne veut pas dire que c'est forcément faux en soi), mais je parlerai un peu des spécifités de la communication sur les réseaux sociaux dans différents points. Des six critiques que j'ai listées, je m'attarderai donc surtout sur la 1, 3 et 4 (désolée pour cet usage de chiffres, mais je n'ai pas envie de recopier la critique à chaque fois).

L'injonction à la perfection, et l'exclusion de gens qui n'ont pas les codes

Il me semble que ces critiques (qu'on retrouve, sous une forme ou une autre, dans plusieurs textes) parlent surtout du fait que lorsqu'on débarque dans ces milieux (et pour le coup pas que les mystérieux « SJW », mais tous les milieux militants) ça peut être compliqué si on n'a pas les codes, si on ne maîtrise pas tout le vocabulaire, si on n'a pas lu Marx Tumblr, et que si on dit une connerie ça peut nous être reproché pendant très longtemps.

Globalement, je suis assez d'accord.

Sur l'accessibilité : oui, il faut qu'on se calme un peu sur les textes super compliqués, le vocabulaire hyper ciblé, le militantisme réservé aux gens qui ont fait siences po. Clairement. Je pense que c'est vrai à peu près partout, avec des spécificités différentes (connaître les différents mots en splaining d'un côté, avoir lu l'intégrale de Marx ou Bakounine de l'autre). Il me semble aussi qu'il y a la question de la formation à aborder, c'est-à-dire comment faire en sorte que quelqu'un·e qui débarque puisse avoir accès, petit à petit, à ces différents savoirs. Là-dessus, Internet pourrait être génial (il y a tout qui est accessible, avec des formats différents : si lire des bouquins te gave, tu peux voir des vidéos, etc.) mais donne actuellement des trucs pas terribles, parce qu'en gros on laisse les gens se démerder à trouver ce qu'ils peuvent/veulent, sans structure, sans hiérarchie (la hiérarchie c'est mal), et du coup tu te retrouves avec des gens qui ont l'impression de tout avoir compris mais qui n'ont pas vu les bases (en dehors du fait que je pense qu'il y a des désaccords assez importants sur ce qui constitue les bases).

Sur le droit à l'erreur : oui aussi, quelqu'un qui débarque doit pouvoir avoir le droit qu'on lui dise « là t'as dit une connerie » sans qu'on lui ressorte forcément dans dix ans. Là dessus, il me semble que l'usage qu'on fait sur les réseaux sociaux n'aide clairement pas. Traditionnellement, dans un groupe militant il y a un peu deux espaces : l'espace interne, où tu peux dire des connerie sans (trop) de jugement, et où ça reste en interne, les gens en dehors n'ont pas à savoir que t'as dit ça ; et un espace public où vaut mieux éviter de dire de la merde, parce que t'impliques ton groupe, et donc si tu connais pas un truc il vaut mieux la boucler et demander après à tes camarades. Sur un truc comme Twitter, y'a pas trop ça, en partie parce qu'il n'y a pas vraiment de « groupes » constitués (éventuellement des regroupements d'individus, mais c'est pas tout à fait pareil), et surtout parce qu'il n'y a pas vraiment de séparation entre discussion interne et publique. Et du coup si tu débarques et que tu dis de la grosse merde en public, tu risques de prendre un peu plus cher que si ça avait été dans un groupe plus restreint. Par ailleurs, sur Internet c'est par écrit, les choses ont tendance à rester, et dix ans après on peut encore tomber sur la merde que t'as dite quand t'as débarqué, alors qu'à l'oral il y a des chances que les gens oublient assez vite.

Je mettrai quand même un gros bémol par rapport au point « droit à l'erreur » : il y a « erreur » et « erreur ». Personne ne t'en voudra dans un groupe anarchiste si avant de militer tu votais PS. Par contre si avant t'étais chez les Identitaires, c'est pas exactement la même chose. Ce qui veut pas dire qu'il y a pas de changement possible, etc., mais il est compréhensible que des gens mettent plus de temps avant de te faire confiance. De même, si avant d'être initiée au féminisme tu pensais que, quand même, les féministes exagéraient, c'est pas la même chose que si t'étais un mec pick up artist.

Par ailleurs, mais ça c'est peut-être mon côté vieille conne, autant je pense que je peux pardonner à des gens qui ont dit de la merde quand c'est pas très grave, autant je pense aussi que quand tu débarques sur un truc, avoir un peu d'humilité ça peut être une bonne approche. Et commencer par te former avant de dire n'importe quoi sur n'importe quoi, ça me paraît pas idiot, dans le monde physique comme sur Internet.

La logique de « la colère des opprimé·e·s est légitime », poussée à l'extrême, en vient à justifier des abus

Comme je le disais, dans cette critique il me semble qu'il y a deux choses qui sont mélangées, alors qu'elles sont assez distinctes :

  • le fait d'être super agressi·f·ve, et d'être beaucoup à l'être, envers quelqu'un·e pour quelque chose qui n'est « pas si grave » ;
  • le fait d'utiliser de mécanismes oppressifs dans cette colère.

Le deuxième point, clairement, ne me paraît pas faire l'objet de beaucoup de discussion : non, c'est pas bien. Si on te dit un truc raciste, répondre par un truc homophobe, c'est pas cool. Ça veut pas forcément dire que la personne est forcément la pire des merdes (je pense que le droit à l'erreur ça s'applique aussi quand tu t'énerves, et des fois quand t'es agressée le truc qui te sort spontanément c'est pas le plus intelligent mais c'est quand même dans une situation particulière), mais c'est pas pour autant que c'est bien. Donc : utiliser des mécanismes oppressifs, même pour se défendre : pas bien.

Le premier point, par contre, me paraît moins évident, parce que c'est aussi lié à ce qu'on qualifie de violence ou pas, et que dans l'absolu faire un texte argumenté et relativement « poli » (comme j'espère que je fais là) c'est pas forcément moins violent pour les gens visés que de leur dire d'aller se pendre. Ce qui me gêne aussi dans un certain nombre d'articles c'est d'utiliser des mots comme « harcèlement » pour parler non pas de violence d'un groupe dominant sur un groupe dominé mais aussi de la réaction de personnes opprimées face à un dominant. Je suis pas persuadée qu'on puisse dissocier cette notion des raports de pouvoir. Oui, ça un sens de dire que les femmes sont victimes de harcèlement de rue de la part des hommes. Ça n'en en aurait pas des masses de dire que les nazis qui sortent avec un tee-shirt muni d'une croix gammée sont victimes de harcèlement de rue à cause de ça. (Et voilà, j'ai atteint le point Godwin.)

Par ailleurs, je pense que là dessus il y a une vraie spécificité des réseaux sociaux (ça n'empêche pas que la question « est-ce qu'il fallait que des féministes soient aussi violentes envers un mec qui est certes un machiste, mais qui est notre camarade » d'être posée régulièrement dans le monde physique), à la fois liée au mélange public/privé qui peut entraîner des trucs compliqués, mais aussi aux usages « acceptables » qui ne sont pas forcément les mêmes pour tout le monde. Par exemple, un certain nombre de choses qui sont l'usage « normal » de (ou en tout cas, prévu par) Twitter, comme remonter tous les tweets qu'un profil a dit, ou faire une liste où on peut lire différentes personnes sans les suivre vont être vécues par certaines personnes comme du stalking[1]. De même, la notion de dogpiling, c'est-à-dire le fait que plusieurs personnes répondent en même temps à une autre pour lui dire qu'elle a dit une connerie, me parait assez douteuse (je ne parle évidemment pas du cas où ces gens tiennent des propos oppressifs). Oui, dans le monde physique, avoir dix personnes qui te parlent dessus en même temps, c'est violent parce que tu ne peux pas en placer une et qu'il y a le côté intimidation physique (tu te retrouves seule contre dix). Est-ce que c'est la même chose sur Twitter ? Je ne suis pas sûre que ce soit si simple. Et ne parlons même pas du cas du subtweet (fait de parler de quelqu'un sans mentionner son identifiant), qui peut être vu par certaines personnes comme agressif... mais tout comme peut l'être, par d'autres, le fait d'être mentionné·e.

Ce que je veux dire par là, ce n'est pas que tel ou tel comportement n'est en fait pas violent et que les gens qui le trouvent violent ont tort ; c'est plus qu'il s'agit d'une façon de communiquer qui a ses spécificités, qui est nouvelle, et où je ne suis pas sûre que les règles « implicites » de communication soient les mêmes pour tout le monde (dans le monde physique, il y a d'ailleurs aussi un certain nombre de personnes qui ne maîtrisent pas forcément très bien les règles implicites, notamment de communication non verbale, mais en général il y a quand même un consensus global qui dit, par exemple, que consulter ostensiblement ta montre quand quelqu'un t'explique quelque chose, c'est mal vu.). À noter, il y a par exemple des forums où il y a des « codes de conduite » ou des « chartes » et où c'est un peu plus explicite. Par ailleurs, ces forums peuvent en général activer ou désactiver des fonctionnalités selon leurs besoin, contrairement à Twitter qui est certes un outil adapté au microblogging mais pas forcément à tout un tas d'autres choses.

Bref, ma rengaine classique : Twitter et Facebook, c'est pas parce que je suis dessus que c'est pas de la merde, et peut-être qu'il faudrait qu'on arrive à faire autre chose que de dépendre de ça.

Sinon, sur l'agressivité légitime ou pas... ce sera l'objet du dernier point.

Le fait de n'attaquer la question de la légitimité de la colère que sous l'angle personnel et pas collectif

Il me semble que c'est un point intéressant soulevé dans le texte sur Colère militante (et peut-être dans un ou deux autres, mais je ne les ai plus tous parfaitement en tête). En gros, dire que la colère de l'opprimée est tout le temps légitime, y compris sous sa forme la plus agressive, ça peut avoir un côté positif pour la personne qui exprime cette colère, mais pas forcément pour toutes les autres concernées par cette oppression.

Je suis en partie d'accord avec ça, mais il me semble important d'utiliser une notion qui n'est pas, à ma connaissance, abordée par ces textes, c'est celle de tactique.

C'est-à-dire que dans l'absolu, je pense que la colère d'un·e opprimé·e qui subit une oppression est tout le temps « légitime ». Oui, elle a le droit d'avoir cette colère. Non, je peux difficilement lui en vouloir de l'exprimer. Par contre, ça n'empêche pas qu'il me semble intéressant de savoir s'il est tactiquement approprié d'exprimer cette colère ainsi, ou pas.

Prenons une manifestation contre les violences policières. Une personne se prend un coup de tonfa par un flic. Énervée, elle veut leur jeter des caillasses. Est-ce que je pense que c'est légitime ? Oui. Est-ce que je pense que c'est, tactiquement, une bonne idée ? S'il y a deux fois plus de flics que de militant·e·s, et qu'ils n'attendent qu'un petit débordement pour embarquer tout le monde, peut-être pas.

Autrement dit, il ne s'agit pas juste de savoir si quelque chose est « juste » ou « légitime » dans l'absolu, mais aussi de savoir si ça va te faire du bien à toi, ou se retourner contre toi. À toi, mais aussi à ton groupe, et c'est là que je pense que la notion de collectif peut se poser.

Concrètement, oui, à des moment la réaction « violente » ou « agressive » peut soit être dangereuse pour toi ou d'autres personnes (exemple ci-dessus), soit faire flipper des gens qui n'ont pas le même rapport à la violence que toi, qui n'ont pas les mêmes capacités, etc. (par exemple si tu organises une manif en invitant des personnes qui ne sont jamais allées à une manif de leur vie, qui ne sont pas forcément tou·te·s des jeunes mecs valides, et en leur disant qu'ils et elles peuvent venir avec leurs enfants, c'est tactiquement très con si une fois sur place tu veux faire partir ça en mode black bloc).

Bref, je n'irai pas reprocher à une meuf d'être trop agressive lorsqu'elle est la cible d'une violence sexiste ; par contre je pense que c'est bien de garder cete notion de tactique dans un coin de sa tête, et se dire « ok, là peut-être que ça risque de faire flipper d'autres personnes, je vais voir avec elles avant ». Je suis pas à dire que, disons, les personnes trans, puisque c'est l'exemple donné avec « Die Cis Scum » dans le premier article, devraient tout le temps être super pacifistes pour à la fois donner une bonne image des personnes trans et éviter de faire flipper des personnes trans qui ne sont pas sur ce mode. Par contre, je pense que c'est bien d'essayer de réfléchir au contexte, aux conséquences, pour déterminer si à un moment T l'approche « vénèr » est la meilleur option ou pas (par exemple dans une manif LGBT vénèr, ça peut avoir un sens ; s'il s'agit de faire l'accueil de jeunes personnes trans qui viennent avec leurs proches, ça parait pas terrible).

Il me semble que pour ça il est effectivement nécessaire de sortir de l'individualisme : c'est possible de se poser la question de la tactique quand tu prends le temps de réfléchir à plusieurs, de savoir ce qui le fait ou pas pour les différentes que ça implique, etc. Clairement, un média comme Twitter, qui privilégie l'instantanéité et où les discussions (privées) de groupe sont très compliquées, ne favorise pas ça du tout.

Du coup j'en reviens à ma rengaine : là encore, il n'y a pas que Twitter dans la vie, Internet c'est pas que le web, il y a des outils vieux mais qui marchent quand même pas mal, comme des mailings lists, etc.

Conclusion

Cet article est déjà très long, alors je ne vais pas m'étaler encore dans la conclusion. J'ai juste livré quelques réflexions personnelles sur le sujet de la « violence » dans le milieu cyber-militant. J'espère que certains trucs auront vaguement fait sens chez certaines personnes. Pour ma part, la rédaction de cet article m'aura un peu plus persuadée que si parler de « militantisme » sur Internet peut avoir un vrai sens (et pas juste au sens libéral de permettre son propre développement personnel), l'élaboration d'un projet militant un peu collectif ne peut pas se faire sur une des grande plate-formes de réseau social actuelle, et particulièrement Twitter. Je ne veux pas dire par là qu'il faut absolument fermer son compte, mais que le format encourage plus la réaction impulsive et individuelle (et donc un certain côté « défouloir ») que l'élaboration collective.

Et cet article se finira comme il l'a commencé, avec une citation un peu troll[2] de Trotsky revu par Suck My Glock!

"Mais alors, en quoi votre tactique se différencie-t-elle de celle du patriarcat ?" nous demandent les pontifes du libéralisme.

Vous ne le comprenez pas, faux dévots ? Nous allons vous l'expliquer. La terreur du patriarcat était dirigée contre les femmes et les LGBT. Nos Commissions Extraordinaires fusillent les machos, les violeurs, les généraux qui s'efforcent de rétablir l'ordre patriarcal. Vous saisissez cette... nuance ? Oui ? Pour nous, féministes, elle est tout à fait suffisante.

Notes

[1] L'usage sur Internet semble montrer que stalking ne serait pas exactement un synonyme de harcèlement, j'avoue que je m'y perds un peu puisque pour moi ça veut dire à peu près la même chose ; peut-être encore un cas où on pourrait gagner en clarté avec moins d'anglicismes...

[2] Je tiens quand même à préciser que je ne défends pas spécialement les propos de Lev dans ce texte. J'aurais plutôt tendance à trouver que c'est un de ceux que j'ai lus de lui avec lequel j'ai le plus de mal : écrit en plein contexte de guerre civile (ce qui se ressent évidemment), il y défend non seulement la nécessité de la terreur d'État, mais également de la militarisation du travail, et utilise une approche « la fin justifie les moyens, je fais ce qui doit être fait » qui ferait passer Jack Bauer dans 24 heures chrono pour un sale droit-de-l'hommiste. Par contre je trouve très drôle l'adaptation pour parler de lutte féministe, où on a plus l'habitude de lire « le féminisme n'a jamais tué personne » que des textes justifiant de fusiller nos ennemis.