Le trailer de Stonewall est sorti il y a quelques jours. Stonewall, c'est un film, comme son nom l'indique, qui parlera des émeutes de Stonewall en 1969, qui ont, comme vous le savez sans doute, été très importantes dans les luttes LGBT.

Stonewall, c'est un film réalisé par Roland Emmerich. Dans sa filmographie, il se situe entre White House Down (où il fait péter la maison blanche) et Independence Day 2 (qui devrait sortir en 2016, et où ce n'est pas sûr qu'il fasse péter la maison blanche vu qu'il l'a déjà fait péter dans le premier Independence Day). Il s'agit donc (à moins que des LGBT ne fassent péter la maison blanche dans Stonewall) d'un registre assez différent de celui auquel ce réalisateur nous avait habitué

Avertissement préliminaire

Avant d'aller plus loin dans la rédaction de cet article, je me sens obligée de donner quelques informations sur ma « position située » concernant Roland Emmerich, qui ne surprendra pas beaucoup les gens qui me connaissent un minimum. J'avoue, globalement, j'aime beaucoup ses films, même si je ne les ai pas tous vus, ne serait-ce que parce qu'il fait péter la maison blanche à peu près une fois sur deux. Il est donc plus que possible que cela joue et que cela me rende plus indulgente dans la polémique du moment que je ne le serais face à un réalisateur de films sans explosions.

La polémique

Mais qu'est-ce donc que cette polémique du moment ? Eh bien, un certain nombre de personnes reprochent à Stonewall (le film) de présenter une version assez biaisée de ce qu'était Stonewall (l'événement réel). En particulier, de faire d'un évènement mené par des femmes trans et des travestis racisé·e·s un truc de gay cis blanc.

(Edit: vous pouvez notamment lire l'interview de Miss Major (traduite en français) qui explique les problèmes que pose ce film.)

Ce qui me pousse à prendre la plume, c'est l'article fort merdique qu'a pondu Didier Lestrade : «Stonewall» de Roland Emmerich, une polémique pour rien. Dedans, il prend la défense du film en montrant sa misogynie habituelle au passage :

Trois jours d'émeutes, des milliers de personnes participantes et pas de garçons blancs? Stonewall ne s'est pas fait juste avec des sacs à main vous savez.

Mais le plus absurde à mon sens est tout de même cette phrase :

Bien sûr, toute cette polémique et cet appel à boycott ne serait pas arrivé si le réalisateur n'était pas hétéro (l'est-il? Je ne sais pas).

J'avoue que je n'arrive toujours pas trop à voir s'il s'agit d'ironie. D'un côté, je ne vois pas spécialement l'ironie, mais il me parait assez inconcevable d'écrire un article sur Slate sans prendre deux secondes pour vérifier et voir que Roland Emmerich est ouvertement gay.

Un réalisateur de blockbusters gay qui fait un film LGBT, c'est gai

C'est peut-être aussi à cause de ce manque de culture communautaire recherche que Lestrade passe autant de temps dans son article à cracher sur les méchant·e·s activistes trans et racisé·e·s plutôt que de soulever un point qui me paraît quand même assez intéressant : c'est que tout ça montre quand même qu'il est possible qu'un réalisateur gay puisse faire un film LGBT tout en enchaînant juste après sur le tournage d'Independence Day 2. Ce qui est quand même, en soi, plutôt intéressant, non ?

D'accord, ça ne veut pas dire qu'il n'y a plus d'homophobie, ça n'est pas pour autant que ça améliore spécialement la vie des femmes trans racisées, etc., et certes c'est aussi parce que les personnes LGBT sont devenues (ou en train de devenir) une cible marketing, mais malgré ça je trouve ça quand même cool, parce que je ne suis pas sûre que ça aurait été possible il y a vingt ans.

Lors de mes recheches pour cet article (plus approfondis que celle de Lestrade, donc), j'ai revu Independence Day. Il y a un truc que j'ai intéressant. Dans ce film il n'y a que des couples hétéros ; mais il y aun moment une sorte de passage rigolo où Will Smith fait tomber la bague qu'il veut offir pour demander à sa future femme de l'épouser. Son collègue pilote de chasse la ramasse. Ils sont alors interrompus par un troisième type alors que le collègue est à genoux devant Will Smith avec une bague de fiancailles, comme s'il lui demandait de l'épouser. Peut-être que je surinterpête, mais ça me donnait un peu l'impression du réalisateur bien obligé de mettre des couples hétéros partout mais qui essaie désespérément de mettre un peu de « visibilité homo » en loucedé, sur le ton de la blague.

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En 2015, Roland Emmerich réalise Stonewall et annonce qu'il y aura un couple homo dans Independence Day: Resurgence. Est-ce que ça va changer ma vie ? Probablement pas, mais je trouve quand même que ça montre une certaine évolution.

Bien sûr, tout cela ne veut en aucun cas dire qu'il ne faut pas critiquer le film Stonewall, mais que ce soit ça, la série Sense 8 des Wachowsky ou encore le fait que Russell T Davies ait pu faire Doctor Who et Torchwood entre Queer as Folk et Cucumber/Banana, je trouve que c'est quand même des trucs plutôt positifs.

Ça n'empêche pas de se poser des questions sur ce que va donner ce film Stonewall.

Whitewashing et compagnie

En l'occurrence, la critique principale faite au film (à travers ce qui est visible dans son trailer et que laissait déjà supposer son casting), c'est son whitewashing (et, je suppose, ciswashing et manwashing, mais je ne sais pas si c'est des mots qui existent ; en gros, le fait qu'un mec gay cis blanc serait présenté comme protagoniste des évènements au lieu de femmes trans racisées).

Il me semble que cette critique peut être séparée en deux volets, qui à mon avis ne sont pas aussi génants l'un que l'autre :

  1. le fait que le héros du film soit joué par un mec cis blanc, Jeremy Irvine ;
  2. le fait que les protagonistes des émeutes de Stonewall soient présentés comme des mecs cis blancs.

Certes, au vu des films précédents d'Emmerich je comprends qu'on soit dubitatif sur le fait que son personnage principal va rester en second plan plutôt que de faire péter la maison blanche des trucs, et le trailer lui-même laisse penser que le héros joué par Jeremy Irvine pourrait être présenté comme à l'initiative de l'action, mais je pense tout de même qu'il est important de séparer les deux.

Le second point, à mon avis, craindrait vraiment : si les émeutes de Stonewall sont présentées comme menées uniquement par des gens ayant la gueule de Jeremy Irvine, Ron Pearlman ou Jonathan Rhys Meyer, ce serait effectivement du whitewashing, de l'invisibilisation du rôle des femmes trans, etc.

Cela dit, il me semble que ce n'est pas exactement la même chose si le film présente une image plus réaliste de la sociologie des émeutiers et émeutières de Stonewall, tout en se centrant sur un protagoniste qui est effectivement un mec cis blanc pas spécialement efféminé etc., mais en ne le présentant pas spécialement comme meneur des émeutes et en se centrant plus sur son évolution personnelle à lui. À vrai dire, je pense que ce serait moins casse-gueule si le film racontait l'histoire de quelqu'un pendant les émeutes de Stonewall plutôt que de vouloir raconter l'Histoire (avec un grand H) de ces émeutes. Je veux dire, j'aime beaucoup les films de Roland Emmerich, mais je n'ai pas été marquée par leur justesse historique ou leur finesse d'analyse politique.

D'ailleurs, il me semble que beaucoup de films (et pas que) fonctionnent un peu comme ça, parce que c'est plus facile de raconter l'histoire en prenant le point de vue de quelqu'un qui débarque dans un groupe plutôt que de quelqu'un qui y est depuis des années. Pour prendre un exemple LGBT, Pride nous fait rentrer dans le film par le biais d'un jeune garçon gay qui participe à sa première marche des fiertés, pas par celui des militant·e·s plus « aguerri·e·s » ; pour prendre un exemple pas du tout LGBT, dans Hooligans on suit le point de vue d'Elijah Wood (enfin, son personnage), américain viré d'une fac prestigieuse et qui n'y connaît rien au foot (la preuve, il dit soccer) et pas par celui de Charlie Hunman (enfin, là encore, son personnage).

Bien sûr, ce serait bien que pour une fois un film ose avoir comme protagoniste une meuf trans noire plutôt qu'un mec cis blanc, mais je pense que le problème n'est pas spécifique à ce film, mais plus au fait que si, comme je le disais plus haut, il y a quelques signes d'évolution dans la représentation au cinéma, il n'en reste pas moins qu'il y a encore énormément de blocages sur plein de trucs.

Bref, voilà, tout ça pour dire qu'à titre personnel je ne sais pas encore trop si Stonewall sera, d'un point de vue politique[1], plutôt « pas terrible » (le trailer en laisse entrevoir certains, il y a aussi le fait qu'une femme trans soit jouée par un homme, etc.) ou plutôt « avec des trucs vraiment craignos ». Quoi qu'il en soit, j'avoue que je ne l'attends pas avec une grande impatience[2], pas juste à cause de ce que peut laisser penser son trailer mais aussi parce que je doute qu'un film mainstream (le terme « Hollywoodien » ne me paraît pas approprié parce que ce n'est pas non plus le format blockbuster, mais il s'agit quand même d'un film avec des acteurs connus et un budget suffisamment conséquent pour qu'il y ait des producteurs qui aient certaines attentes et certaines exigences) réalisé par quelqu'un plus connu pour ses explosions que sa culture politique soit le format idéal pour raconter un évènement militant de manière politiquement pertinente et en représentant correctement les groupes impliqués.

Quelques interrogations

Là où je m'interroge un peu (sans forcément avoir d'avis tranché pour autant), c'est sur des trucs d'appel au boycott par exemple. Je veux dire, pour ce qui est de la représentation, notamment, des femmes trans racisées, ben, c'est un film mainstream. Il n'y en a pas des masses qui sont terribles. Certes, ça peut faire chier / grincer des dents / rigoler (selon la personne ou l'humeur) quand des films mainstream se font sur des évènements militants (ce qui me fait penser que je n'ai toujours pas vu Bataille à Seattle) et je comprends tout à fait qu'il y ait des réactions hostiles face à la tournure qu'a l'air de prendre ce film.

Et en même temps, je me dis qu'il y a pas mal de films qui parlent de thématiques LGBT qui, moi, me font grincer des dents et que je trouve assez merdiques, mais qu'en fait je ne suis pas forcément contre que mes parents voient. Ou que je trouve assez merdiques maintenant, mais que j'étais bien contente de trouver quand j'étais placard. Peut-être que Stonewall se classera un peu dans cette catégorie, en tout cas pour certaines personnes. Encore une fois, ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas le critiquer, mais je pense quand même qu'il faut prendre en compte que des films mainstreams qui parlent de thématique LGBT, il n'y en a quand même pas des masses (des séries peut-être un peu plus maintenant ?), et du coup j'aurais personnellement du mal (même si ça dépend du résultat final et de ce que ça donne, si c'est « ouvertement craignos » plutôt que « pas terrible » je changerai peut-être d'avis) à dire « n'allez pas voir ce film au cinéma, il n'est pas foutu de représenter des femmes trans racisées » sans ajouter « en fait, n'allez pas au cinéma du tout, parce que le reste n'est pas mieux ».

Par contre, je pense effectivement pas mal de profiter qu'on parle de ce film pour rappeler qu'effectivement, dans le début des luttes LGBT, il y avait pas mal de femmes trans et de travestis racisé·e·s, et toutes les discussions là dessus sur Internet auront au moins permis cela. D'ailleurs, vous saviez que ce qu'on entend souvent, que Stonewall c'était la première révolte LGBT, en fait, ce n'est pas vrai ? Il y avait notamment eu, en 1966, les émeutes de la cafétéria de Compton, à San Francisco, impliquant des femmes trans et des travestis qui en avaient marre des descentes de police. Je suis désolée, le lien est en anglais ; je n'en ai pas trouvé en français.

Conclusion et bonus

Et pour terminer cet article, je voudrais conclure avec quelque chose que j'ai cru remarquer dans le trailer de Stonewall mais que je n'ai vu relevé par personne. Vous ne trouvez pas que le début du trailer a un peu la même structure que le début du trailer de White House Down ? Image façon télé (dans un cas) ou d'archives de l'autre, entrecoupée de texte en blanc sur fond noir, citation vaguement historique pour présenter le film ? Peut-être qu'en fin de compte Roland Emmerich va quand même faire péter la maison blanche.

Plus sérieusement, j'avais initialement écrit cette conclusion pour terminer l'article sur une petite blague, mais en fait je me rends compte que c'est peut-être, au final, le problème principal de ce film (en tout cas, le seul qui lui soit spécifique, l'invisibilisation des femmes trans racisées ou le fait qu'une femme trans soit jouée par un mec ne soulevant d'habitude pas autant de contestation) : c'est que même si ce n'est pas un film à budget énorme (selon les critères des gros films ; j'ai du mal à considérer 14 millions de dollars comme une petite somme), il semble parti pour avoir une façon de présenter les choses très Hollywoodiennes, c'est-à-dire spectaculaires, esthétisées, etc., ce qui n'est pas spécialement génant pour un film d'action mais l'est beaucoup plus lorsqu'on décide de parler d'un évènement historique. Or, que ce soit via son titre ou la communication faite autour, Stonewall a l'air de vouloir se placer dans cette catégorie.

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(Independence Day)

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(2012)

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(White House Down)

Notes

[1] Du point de vue explosions il est certain qu'il se qualifiera comme « extrêmement décevant » par rapport aux autres films du réalisateur.

[2] Contrairement à Independence Day: Resurgence, je le confesse.