Avant-propos

Le texte qui suit vient à la base d'un évènement organisé par le collectif féministe Apocalipstick en 2012, à l'occasion de l'IDAHOT (International Day Against HOmophobia and Transphobia). Plus exactement, le texte a été rédigé à partir des notes prises pour la présentation qui introduisait la discussion.

La place des lesbiennes et des meufs trans dans la journée mondiale de lutte contre l'homophobie et la transphobie

Le 17 mai, c'est la journée mondiale de lutte contre l'homophobie et la transphobie. Une occasion de rappeler que les oppressions des personnes homos et trans existent toujours. En tant que groupe non-mixte constitué de lesbiennes et/ou de meufs trans, nous avons décidé de profiter de l'occasion pour visibiliser les manières spécifiques dont l'homophobie et la transphobie interagissent avec la misogynie, et pour parler plus particulièrement de lesbophobie (oppression subie par les lesbiennes) et de transmisogynie (oppression subie par les meufs trans).

L'aspect légal

Depuis décembre 2004, les propos à caractère homophobes sont condamnés par la loi ; ou, plus exactement, les injures, appels à la haine, etc., proférés « en raison de l'orientation sexuelle » d'une personne. Les propos transphobes ne sont pas condamnés à l'heure actuelle, mais beaucoup d'associations LGBT ont comme revendication d'inclure « l'identité de genre » à la liste des discriminations interdites[1]. Si, pour notre part, nous ne comprenons pas vraiment en quoi interdire les propos insultants et discriminations en raison de l'« identité de genre » est censé protéger contre la transphobie – si un employeur refuse de recruter un homme trans, il nous paraît peu probable que cela soit parce qu'il est un homme, ou parce qu'il a une identité de genre d'homme (deux facteurs qui semblent en général plutôt bénéfiques sur le marché du travail), mais plutôt parce qu'il est trans (facteur beaucoup moins bénéfique sur le marché du travail, cela va sans dire) – on peut au moins se dire que l'idée d'une condamnation légale des propos homophobes et transphobes semble progresser, ce que l'on pourrait interprêter comme une avancée.

Un problème de cette « reconnaissance légale », qu'il s'agisse de l'homophobie mais également du racisme, du sexisme, etc., c'est qu'elle se fait sans prendre aucunement en compte les rapports de classe et d'oppressions, et qu'elle place de façon complétement symétrique les oppresseurs et les opprimé·e·s : on ne parle pas d'homophobie, de racisme, de sexisme, mais de discrimination en fonction de l'orientation sexuelle, de la race, ou du sexe. Et comme on refuse de prendre on compte qu'il y a des oppresseurs et des opprimé·e·s, il devient possible d'inverser les oppressions, cela permet par exemple à l'extrême-droite de porter plainte contre Houria Bouteldja pour « racisme anti-blanc ».

Par ailleurs, si les discriminations sexistes sont théoriquement condamnées par la loi, tout comme les injures « en raison du sexe », il n'y a pas de prise en compte de l'oppression sexiste subie au quotidien, qui, souvent, ne prend pas la forme d'insultes ou d'agressions assumées, mais de « compliments », de drague relou, de paternalisme, de coups de klaxons, etc. En ce domaine, on ne peut pas feindre de croire que les choses vont dans le bon sens : ainsi, le 4 mai dernier, le conseil constitutionnel a abrogé la loi condamnant le harcèlement sexuel, légalisant de facto celui-ci[2].

La misogynie subie par les lesbiennes et les meufs trans

Si nous ne pouvons pas nous contenter de dénoncer l'homophobie et la transphobie de manière « générale » (et en ce domaine comme dans les autres, force est de constater que le neutre est toujours le masculin), c'est parce que, en tant que lesbiennes et meufs trans, nous subissons la misogynie tous les jours.

Cette misogynie, c'est notamment, comme pour toutes les meufs, le harcèlement quotidien dès que l'on sort dans la rue, à base de drague par des inconnus, de remarques sur notre physique, de regards insistants, de sifflements ou encore quand un type nous suit quand on rentre le soir ou quand on se fait mettre une main aux fesses par un connard dans le métro ; bref, c'est le fait d'être toujours ramenée au statut d'objet sexuel, de morceau de viande sur pattes, et dans ce domaine, nous ne sommes pas dupes : même les remarques considérées comme les moins violentes et prononcées avec le sourire servent à nous rappeler, au cas où nous aurions pu l'oublier, que les hommes estiment avoir tout pouvoir sur nous.

Cette misogynie, elle prend aussi des formes un peu différentes parce qu'on est lesbienne et/ou meuf trans.

  • Sexualisation et exotisation des lesbiennes et des meufs trans, envahissement de la vie privée et de l'intimité physique.
  • Réactions parfois plus violentes quand on est visible comme meuf trans ; parfois comme lesbienne aussi, mais un peu d'une autre façon peut-être.
  • Pour les meufs trans, peur de répondre, de crier, …, de peur d'être « captée » comme trans et que l'agression sexiste ne soit doublée de transphobie.
  • Pour les meufs trans, difficulté à faire reconnaitre qu'elles ont vécu une agression sexiste (carte d'identité, tout ça), et difficultés accrues pour porter plainte.

Tout ça n'est pas pris en compte pas les enquêtes sur les LGBT-phobies car relevant du sexisme, ou parce qu'il est difficile de savoir s'il s'agissait d'une agression sexiste, transphobe ou lesbophobe : c'est un peu dur d'aller voir un agresseur pour lui demander « excuse-moi, tu m'insultes parce que je suis une meuf, ou alors c'est parce que tu as capté que j'étais lesbienne ? Ou encore, parce que tu as capté que j'étais trans ? ». Par conséquent, seule une petite fraction des agressions qu'on subit peuvent être reconnues comme lesbo/transphobes.

Visibilité des oppresseurs

Lorsqu'on regarde un peu quels sont les oppresseurs et les agresseurs qui sont visibilisés et dénoncés en tant que tels, et ceux qui passent à travers les mailles du filet, on constate qu'il n'est pas forcément inutile de lier cela à d'autes axes d'oppressions. Il y a par exemple plus de facilité à montrer du doigt certains types d'agresseurs que d'autres, et à stigmatiser certaines populations (racisés plutôt que blancs, musulmans plutôt que cathos (et athées), plutôt les pauvres que les riches (qui sont éduqués, eux), les banlieues plutôt que les quartiers bourges, etc.). De même il est plus facile de dénoncer l'homo/transphobie dans d'autres pays plutôt que dans la nôtre, et plus de facilité à dénoncer l'homophobie et la transphobie dans ces pays qu'à relayer les luttes locales menées par des personnes LGBT.

Il est par ailleurs parfois plus facile de considérer que quelqu'un est homophobe, misogyne, lesbophobe, transphobe, si c'est quelqu'un qu'on ne connait pas que si c'est quelqu'un du groupe (de la famille, des amis, …). De plus, l'oppression plus insidieuse (paternalisme, non prise au sérieux, etc.) est souvent plus difficile à dénoncer que les insultes directes ; or, souvent la misogynie prend cette forme là. Par conséquent, il est très bien de de dénoncer les oppressions à l'extérieur, mais quand on le fait au sein d'un groupe on se fait trasher, et dès que l'on nomme les oppressions, on est considérée comme méchante, violente, inquistrice, …

Conclusion

Les meufs trans et les gouines ne subissent pas simplement l'homophobie et la transphobie, mais également la misogynie, et le fait que ça ne soit pas souvent pris en compte chez les LGBT conduit à une invisibilisation, tout comme le fait que la lesbophobie et la transmisogynie ne soient pas pris en compte dans les mouvement féministes hétéro/cis.

À partir du moment où nous vivons dans un système patriarcal (entre autres), on ne peut pas se contenter de demander une prise en compte par la loi. Il est aussi nécessaire de lutter pour combattre ces oppressions, et qu'elles ne soient plus invisibilisées. En attendant, pour pouvoir continuer à survivre dans ce monde de merde, il est nécessaire de pouvoir compter sur la solidarité féministe et d'essayer de faire en sorte qu'on puisse apprendre à se défendre (auto-défense féministe).

Notes

[1] Depuis la rédaction de ce texte, le critère de « l'identité sexuelle » a été ajouté dans la loi.

[2] Celui-ci a néanmoins été réintroduit quelques mois plus tard.