Remarque préliminaire

Ce qui suit est plutôt un débat interne entre féministes (et plutôt entre certaines féministes qui utilisent des réseaux sociaux) ; j'ai conscience qu'il pourra un peu sembler asbcons à pas mal de lectrices et lecteurs et je doute à vrai dire de la pertinence de parler de cela aussi publiquement.

À vrai dire, ce texte devait au départ uniquement être diffusé au sein de certains groupes féministes sur des réseaux sociaux. Cependant, ces groupes étant sur Facebook, je me suis retrouvée face à une sorte de dilemme moral. D'abord, Facebook est une société capitaliste dont le business model est de garder ses utilisateurs et utilisatrices dans ses filets en les incitant à ce que tout le contenu qu'ils voient soit lui-même sur Facebook. Par ailleurs, Facebook a une politique aux conséquences transphobes en obligeant ses utilisateurs et utilisatrices à mettre leur « vrai nom », de nombreuses personnes trans (ou pas, d'ailleurs) ayant vu leur compte supprimé car des gens rapportaient que ce n'était pas leur vrai nom.

Il me semblait donc assez peu cohérent au final de publier un tel texte directement sur Facebook, permettant ainsi sa reproduction sur ce réseau, ce qui revenait donc à travailler gratuitement pour une entreprise ayant une politique transphobe.

Voilà pourquoi j'ai choisi de le diffuser à la place sur mon blog ; ce mode de diffusion ne me paraît pas exactement idéal non plus, mais étant donné les circonstances, il me semblait le moindre mal.

Interrogation à propos des termes « cismec » et « cismeuf »

Récemment j'ai vu l'apparition des termes « cishomme », « cismec », « cisfemme », « cismeuf ». Je voudrais m'interroger (et éventuellement interroger les gens qui les utilisent, qui auront peut-être plus de réponse que moi) : mais qu'est-ce que ça veut bien dire ?

Pour être claire : je sais ce que veut dire « cis »[1]. Ce qui m'interroge c'est cette « fusion » de deux mots pour n'en faire qu'un. Quel est le but de l'opération ? Y-a-t-il seulement un but, ou s'agit-il uniquement de s'amuser à créer des néologismes parce qu'on peut ?

Mais revenons un peu en arrière. Cette façon de procéder (fusionner deux mots ensemble en les collant l'un à l'autre) est assez rare, il me semble, en langue française ; il est en revanche bien plus fréquent en langue anglaise. Il y a quelques années, c'était les termes « transman » ou « transwoman » qui étaient ainsi souvent utilisés. L'usage a, me semble-t-il, évolué, sous l'impulsion des militant·e·s trans qui estimaient que cette façon d'écrire les mots était une autre façon de remettre en cause le fait que les femmes trans étaient des femmes et les hommes trans des hommes, « trans » n'étant plus un adjectif mais changeant carrément le mot, impliquant que les hommes ou femmes trans, qui se reconnaissent pourtant comme homme ou femme, seraient une sorte de « 3ème genre » (Julia Serano aborde notamment ce point au début de son livre, Whipping Girl[2]).

Là, on a quelque chose d'un peu différent en apparence, puisqu'il s'agit non pas de supprimer l'espace pour les personnes trans, mais pour les personnes cis. Je ne suis pas sûre de la volonté des utilisateurs et utilisatrices de ce terme, mais comme il s'agit d'une sphère militante qui fait attention à l'utilisation des mots, je suppose que ce n'est pas juste un choix esthétique aléatoire et qu'il y a un message politique derrière.

On pourrait envisager que ce message politique soit le suivant : inverser le « stigmate », et au lieu d'avoir la dichotomie transphobe dénoncée ci-dessus avec d'un côté les « femmes » et « hommes » (supposé·e·s cis) et de l'autre les « transfemmes » et « transhommes » (pas tout à fait des hommes et des femmes, donc), avoir la dichotomie avec d'un côté « femmes » et « hommes » (supposé·e·s trans) et l'autre les « cisfemmes »et « cishommes ». Je suis sceptique sur cet usage, pour deux raisons :

  1. je ne pense pas qu'on puisse inverser des rapports d'oppression aussi facilement, et même si c'était la volonté des utilisateurs et utilisatrices de ce mot, dans les faits ma crainte est que cela revienne aux même choses qu'à la logique transphobe, c'est-à-dire de considérer que « homme cis » et « homme trans » sont deux genres différents, tout comme « femme cis  » et « femme trans » ; et dans un monde transphobe, ce n'est pas aux personnes cis que cela sera préjudiciable (notamment losqu'il s'agira d'exclure certaines catégories de femmes d'évènements féministes non-mixtes) ;
  2. j'ai l'impression que les gens qui utilisent ce terme continuent régulièrement par ailleurs à utiliser « homme » comme signifiant par défaut « homme cis » (et pareil pour « femme »), donc soit ce n'est pas pour cette raison qu'ils et elles le font, soit cela montre bien que cela ne marche pas.

Dans tous les cas, et sans connaître les raisons de cet usage, mais en m'aventurant juste sur ses conséquences, je doute fortement que cela soit à terme une bonne chose pour les personnes trans et je crains que cela serve surtout à renforcer des logiques transphobes, amenant à considérer que les hommes trans ne sont pas vraiment des hommes et les femmes trans pas vraiment des femmes. Certes, de manière peut-être plus subtile et polie que la version excluante plus frontale, mais au final toute aussi néfaste. De même, je m'interroge sur les conséquences à long terme (notamment pour les femmes trans) de certaines tendances qui se veulent « inclusives » et qui pour cela se donnent beaucoup de mal à expliquer que les hommes trans ne sont quand même pas vraiment des hommes, ou encore rajoutent « cis » partout y compris quand ce n'est pas approprié et plutôt excluant qu'autre chose (pour prendre un exemple de ça : prendre en compte tes privilèges c'est bien, mais préciser « femmes cis » quand tu parles de femmes victimes de sexisme ça revient juste à nier le sexisme que subissent les femmes trans). Bref, il me semble que l'inclusivité, c'est bien beau, mais que si on applique certains trucs un peu bêtement le remède est parfois pire que le mal...

Notes

[1] Pas trans, quoi.

[2] pp29-30 très exactement