Lacets rouges et vernis noir

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mardi 5 janvier 2016

Une petite expérience (à propos des femmes dans la littérature)

Voir qu'il n'y avait que des hommes nominés au Grand Prix d'Angoulème (on parle de BD, pas de Formule 1[1]), j'ai eu l'idée d'une petite expérience rapide vaguement liée mais pas tant que ça.

Je me suis demandée ce qu'il en était des romans (donc pas des BDs, même s'il y en a qui se sont glissées dedans), et pas tant dans les prix littéraires (parce que je n'y connais rien en prix littéraires et que j'avais pas envie de faire de recherche) mais sur les « meilleures ventes », et dans les différents genres.

Mon hypothèse de base était la suivante : je postulais que dans les genres considérés comme « moins littéraires », les femmes seraient mieux représentées.

Afin de vérifier ça, j'ai regardé sur Amazon, d'une part parce qu'ils représentent quand même pas mal de ventes et d'autre part parce que leur classement se fait a priori en fonction des ventes (quoique la tambouille exacte de leur algorithme est sans doute plus obscure).

J'ai regardé les catégories suivantes : Littérature, Science-Fiction, Policier et suspens, Fantasy et terreur, Adolescents, Littérature sentimentale, Érotisme. L'ordre (discutable, je le concède) correspond à peu près à l'idée que je me fais de la reconnaissance littéraire des catégories.

Pour chacune de ces catégories, j'ai pris les dix auteurs ou autrices (différent·e·s) qui arrivaient en tête, en regardant ceux et celles que je pouvais identifier avec une probabilité assez élevée comme « homme » ou « femme » (il y en a certain·e·s pour lesquelles je n'ai pas réussi à savoir et, toujours dans une logique de ne pas me fouler, j'ai juste pris un nom de plus).

Alors, voilà les résultats, et regardons si ça correspond à mon hypothèse :

Littérature

3 femmes, 7 hommes

(Boualem Sansal, René Barjavel, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Sg Horizons, Solène Bakowski, Bernard Werber, Venusia A., Louis Raffin, Jules Verne)

Science-Fiction

1 femme, 9 hommes

(Stephen King, Boualem Sansal, Terry Goodkind, Philip K. Dick, Andrzej Sapkowski, George RR Martin, Max Brooks, Isaac Asimov, Cara Vitto, Ray Bradbury)

Policier et suspens

2 femmes, 8 hommes

(Isabelle ROZENN-MARI, Cara Vitto, Jordan Leto, Louis Raffin, Jacques Vandroux, Maxime Chattam, Douglas Preston, Olivier Bal, Cédric Charles Antoine, Stephen King)

Fantasy et terreur

3 femmes, 7 hommes

(Isabelle ROZENN-MARI, Stephen King, Terry Goodkind, George RR Martin, JK Rowling, Andrzej Sapkowski, René Barjavel, Max Brooks, Amhelie, Isaac Asimov)

Adolescents

5 femmes, 5 hommes

(Patrick Sobra, James Dashner, JK Rowling, Christophe Arleston, Valérie Brel, Roald Dahl, Sg Horizons, Erin Hunter, Morgan Rice, Roger Leloup)

Littérature sentimentale

8 femmes, 2 hommes

(Valérie Bel, Amhelie, Solène Bakowski, Stephen King, Isabelle Rozenn-Mari, Darynda Jones, Isabelle Rowan, Thea Harrison, M.O. Peter F. Hamilton, Bec McMaster)

Érotisme

9 femmes, 1 homme

(Sg Horizons, Venusia A., Cree Storm, JD Tyler, CJ Sterne, Sophie Jomain, Megan Derr, Faith Kean, Cecelia Ahern, Ysaline Fearfaol, Hiroji Mishima)

Conclusion

Il ne s'agit évidemment pas d'une étude sociologique : la méthodologie est discutable (ça se limite à Amazon, les classements évoluent tous les jours, il n'y a que dix noms à chaque fois, je me suis peut-être plantée en « genreant » les noms de certain·e·s auteurs et autrices, etc.). Cela dit, il me semble quand même pouvoir noter quelques petites choses :

  • D'abord, la classification Amazon est parfois un peu... souple, on va dire, ce qui est sans doute dû au fait qu'elle ne soit pas le fait d'un libraire mais des méta-données que les éditeurs rentrent[2]. Je pense que ça joue notamment pas mal sur la catégorie « littérature », que je trouve clairement moins « élitiste » que celles des librairies physiques où j'ai pu me rendre (par exemple, je ne me souviens pas avoir déjà vu un roman de bitlit classé en « Littérature »).
  • Malgré ça, je note quand même que les catégories que j'avais placées comme « les mieux reconnues d'un point de vue littéraire » ont dans leur top 10 une majorité d'hommes, alors que celles que j'avais placées comme « les moins bien reconnues » ont une majorité de femmes (je m'étais attendue à ce que la catégorie « érotisme » déroge un peu à ce postulat en contenant un certain nombre d'œuvres écrites par des hommes pour des hommes, mais je m'étais manifestement trompée).

Moralité de tout ça : ben, il n'y en a pas vraiment, c'était juste une petite expérience rapide sans plus de prétentions. Cela dit il semblerait quand même qu'il soit plus facile pour les autrices de « percer » dans les genres qui sont les moins bien considérés d'un point de vue littéraire.

Notes

[1] Même si c'est pas mieux en Formule 1, mais ce n'est pas la question.

[2] Sans rentrer dans les détails, Amazon permet à un livre d'être dans trois catégories ; il est préférable pour les ventes dudit livre que ces trois catégories soient effectivement renseignées, pour qu'on le trouve plus facilement, quand bien même d'un point de vue « littéraire » le livre ne rentre pas vraiment dans cette catégorie.

jeudi 26 juin 2014

Bienveillance

« Bienveillance », c'est un bien joli mot. Être bienveillant, au final, c'est être gentil, et qui voudrait ne pas l'être ? Et lorsque des groupes militants érigent la bienveillance comme principe de fonctionnement et comme mode de régulation, il ne s'agit plus uniquement d'être gentil, mais d'être dans le camp des gentils, histoire de ne pas être dans le camp des méchants. Dans l'axe du mal, en quelque sorte.

Ce qui est fabuleux, avec la bienveillance, c'est le nombre de fois où tu peux te prendre des pains dans la gueule par des gens avec un sourire aimable, qui ne veulent que ton bien. Si on regarde l'oppression sexiste, par exemple, il est clair que celle-ci se perpétue en bonne partie par bienveillance, par ces hommes qui ne te laissent pas porter quelque chose de lourd de peur que tu te blesses, qui te font des reproches quand tu manges de peur que tu ne grossisses, qui viennent te draguer lourdement de peur que tu ne passes la nuit seule dans ton lit (ou en tout cas sans eux). De même, c'est sans doute par bienveillance que des parents ne veulent surtout pas que leurs enfants deviennent lesbiennes, gays, bi·e·s, ou trans. Et lorsque des psychiatres bloquent l'accès de personnes trans à des hormones ou à de la chirurgie, ils le font toujours par bienveillance (c'est pour leur bien, après tout, ces personnes-là ne savent pas vraiment ce qu'elles veulent et ne réalisent pas les implications d'une transition, qu'il vaut mieux leur épargner).

Bref, il paraît clair qu'il est facile d'être un oppresseur et d'être bienveillant : c'est le principe des dominants, finalement, d'avoir le sentiment de légitimité de penser faire le bien mieux que les autres.

Quand on est opprimée, ce n'est pas si facile. À force de se prendre des coups de toute part, il devient plus difficile de continuer à être bienveillante envers ceux qui les portent. On aurait peut-être envie d'être un peu malveillante, à vrai dire. D'envisager de répliquer de manière qui ne nous place pas dans le camp des gentils. Heureusement, l'injonction à la bienveillance vient corriger cela : «pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font», ou, autrement dit, si on te frappe sur la joue droite, présente spontanément l'autre joue.

En cela, l'injonction à la bienveillance, de même que celle à la non-violence ou à la tolérance, est une autre façon, sans doute plus positive pour des milieux alternatifs, de vouloir préserver la paix sociale, c'est-à-dire l'ordre établi. Bref, des outils de dominants, qui aussi bienveillants soient-ils dans leur conception, ont surtout pour effet de faire taire les personnes opprimées un peu trop énervées.

Bien sûr, les bienveillants alternatifs, contrairement aux bienveillants machos et agresseurs, ont compris ce qu'il y avait de problématique lorsque l'oppression prenait un visage souriant, et vont peut-être même applaudir lorsque tu dis qu'«il y a un moment où il faut sortir les couteaux». Mais avec l'addendum non verbalisé : tu peux sortir les couteaux, ta colère, voire ta malveillance contre les Vrais Machos Agresseurs, mais pas contre eux. Eux, ils se donnent du mal, ils font des efforts, et ils mériteraient plutôt que tu leur fasses des cookies pour les récompenser de leur bienveillance. Eux, ce sont tes Alliés, au moins dans les paroles, alors il serait malavisé de malveiller.

Et si tu t'obstines à être du côté des Méchantes, ne te fais pas d'illusion, parce que bienveillance ne veut pas dire bisounours et que préserver la paix sociale vaut bien quelques dommages, fussent-ils collatéraux. Alors, avec un sourire chaleureux, une petite tape sur l'épaule et un mot de compassion, ils te jetteront dehors, te cracheront dessus et te détruiront. Et ils t'achèveront avec l'insulte suprême : «je ne visais que ton bien».